Préface de Libres !!

Libres !!

Libres !! 2014

Préfacer un ouvrage composé de cent articles, sous forme de notices développées, est une tâche redoutable. Que le préfacier mette en exergue tel ou tel article et légitimement les autres auteurs s’interrogent sur leur déclassement. Mais à l’inverse, que le préfacier tente de résumer en une ligne chaque contribution et l’impression est de feuilleter le catalogue d’une maison de ventes par correspondance…

En outre, la présentation qui suit cette préface veut bien se risquer à cet exercice périlleux. Pour notre part, nous préférerions insister en deux temps d’une part sur les écueils à éviter pour demain, et d’autre part sur les avantages comparatifs que les libéraux doivent développer s’ils veulent demain être victorieux sur le marché des idées.

Les sept péchés capitaux

Quand on examine les deux siècles passés, nous sommes confrontés à un étonnant paradoxe : dans le meilleur des cas, les libéraux piétinent dans l’opinion publique en termes d’influence, et dans le pire des cas, ils sont marginalisés – voire rejetés – alors qu’il s’agit du courant de pensée qui, d’une part a apporté la liberté, et d’autre part a mis à jour ces bonnes institutions qui, à tout coup, font la richesse des nations.

Ce paradoxe s’explique largement par un premier péché qui est celui de la division.

Un libéral c’est une pensée. Deux, une association. Trois, une première scission. Quatre, l’anathème et l’exclusion. Bien sûr, les libéraux ne sont pas les conservateurs, les libertariens encore moins. Mais la leçon des expériences Thatcher – Reagan, c’est la réussite de l’agrégation de multiples courants, car quand même, au total et finalement, ce qui nous sépare est moins consistant que ce qui réunit l’ensemble des courants, pour qui la liberté est au sommet de la hiérarchie des préférences.

Le deuxième péché est celui de la crédulité répétée dans l’idée de l’homme providentiel.

Certes, les individus font l’histoire, mais pas autant sans doute que les idées. On vient de citer Reagan et Thatcher, mais ils n’auraient jamais pu en amont exister, et en aval agir, s’ils n’avaient pas bénéficié d’un terreau d’idées dont « Libres !! » opus 2 est un exemple stimulant qui doit montrer la voie.

Le troisième péché est que certains ont encore un relent de croyance dans le rôle tutélaire, pour certaines fonctions régaliennes, des organes étatiques et para-étatiques.

Tant que cette idée substituera, fut-ce à l’état latent dans les cerveaux, rien et jamais de durable ne pourra se faire. Qu’à tout le moins, il soit admis que même s’il faut dealer avec eux parce qu’ils ont le monopole de la violence et de la production du droit, les hommes de l’État soient qualifiés de « bandits sédentaires » (Mancur Olson).

Le quatrième péché est la paralysie de nommer le bien et le mal.

Dans l’ordre social, il s’en faut de beaucoup que tout puisse être positionné de façon à peu près neutre et consensuelle. Le bien existe : c’est l’exercice de la liberté et de la responsabilité ; le mal également : c’est la violence et la coercition qui, historiquement, est bien moins du fait des hommes que des hommes de l’État.

Le cinquième péché est celui d’imaginer être un fin stratège par le refus de se battre sous nos propres bannières.

Que les socialistes, les collectivistes, les étatistes, les protectionnistes, les réactionnaires aient besoin de se justifier, on le comprend aisément à l’issue du désastreux XXe siècle. Mais que les libéraux, qui ne se sont compromis dans aucune de ces aventures, doivent plaider coupables et passer sous les fourches caudines de la repentance, cela dépasse l’entendement. Ou plutôt, ce qui est grave, révèle et reflète que l’opération de culpabilisation a fonctionné au-delà de toute espérance de la part des ennemis du libéralisme.

Le sixième péché capital est le refus de la Doctrine en tant que genre et catégorie intellectuelle.

Certains, y inclus chez les libéraux, croient habiles et de bonne politique de se parer du vêtement du pragmatisme et de l’empirisme. Ce vêtement ne fait que cacher chez ces soi-disant habiles, la lâcheté du refus de choisir.

Le septième et dernier péché est le refus de l’engagement et d’aller au combat intellectuel et de confronter nos idées à celles des autres.

Le scepticisme, le relativisme et la tentation du découragement guettent puisque le constat suivant peut être fait : « ce que nous faisons ils le défont, ce qu’ils font nous n’avons pas le droit de le défaire ». Mais la vertu d’espérance est justement de ne point se décourager, de se relever et d’accepter le challenge de la concurrence des idées, d’autant plus que sur ce terrain, nous n’avons guère à craindre.

Nuage de vertus.

Nuage des vertus de l’homme libre.

Les sept vertus de l’homme libre

Les libéraux peuvent légitimement revendiquer comme première vertu la fierté des choix accomplis. Comme dans la chanson, « ils n’ont rien à regretter ». Si une seule famille intellectuelle et spirituelle a refusé tout au long du XXe siècle de s’associer de près ou de loin à aucun régime totalitaire, ni à aucun régime autoritaire, c’est bien le libéralisme. Les libéraux ont du reste été partout chassés, pourchassés, persécutés, que ce soit sous le communisme, le national-socialisme, le fascisme, le franquisme… Cela ne devrait pas étonner : tous ces régimes ont en commun d’idolâtrer l’État et ses hommes.

Du point précédent se déduit la deuxième vertu que nous devons développer : c’est la foi dans le combat pour la société libre. Être informé, être formé, cent fois sur le métier remettre l’ouvrage, telle est la tâche souvent ingrate, parfois peu exaltante, rarement récompensée. Mais c’est de l’individu dont il s’agit, et du choix, binaire, il n’y en a pas d’autre : sa liberté ou son asservissement.

La troisième vertu est cruciale : est libéral celui qui reconnaît le rôle de la science, de l’expertise, de l’intelligence, comme seule justification d’un éventuel leadership. Car il faut bien au final que l’entrepreneur, le chirurgien, ou le pilote de ligne prennent la décision.

Est libéral celui qui croit dans toutes les situations à l’exercice de la raison sans se laisser subvertir par la pression des émotions.

La quatrième vertu est de réitérer sans cesse et toujours notre espérance dans le fait que l’action des individus porte ses fruits et que la liberté est féconde.

La cinquième vertu est de croire profondément qu’une action qui n’est pas adossée à une doctrine, des valeurs, une colonne vertébrale est au mieux une action réussie, au pire un éclat éphémère, un coup d’épée dans l’eau.

La sixième vertu est dans le courage de la liberté, la revendication de la prise de responsabilité, l’adhésion pleine et entière à la splendeur de la vérité. Cette dernière existe : une chose ne peut pas simultanément être vraie et fausse. Choisir c’est évincer.

Prenons l’option toujours de la vérité car, même si à court terme elle peut nous desservir, comme l’a remarquablement démontré Raymond Boudon, les individus préfèrent en moyenne, à moyen et long terme, toujours la vérité au mensonge.

La dernière vertu est celle de la prudence au sens philosophique du terme, à savoir la sagesse de l’humilité. Les êtres humains ne sont pas des cobayes. L’ordre social n’est pas un objet d’expérimentation. C’est l’absence de sagesse qui a amené toutes les révolutions dans d’effroyables aventures, car on le sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Poser une pierre

Cette préface serait bien incomplète, et même injuste, si elle ne rendait pas hommage aux deux promoteurs de « Libres !! » opus 2.

Ils sont des entrepreneurs de libertés, des innovateurs. C’est avec une foi de celle qui soulève les montagnes, une ardeur exemplaire, un dévouement total et une science incontestable qu’ils ont mené à bien le projet fou de faire cohabiter cent auteurs qui sont autant d’individus avec leurs forces, leurs intelligences, mais aussi leurs susceptibilités et leurs egos.

Qu’ils soient chaleureusement remerciés pour avoir posé une pierre qui sera – l’avenir le montrera – un rocher, dans tous les cas, un jalon pour l’avenir.

 

Serge Schweitzer, in Libres !!, 2014