Nombre ou Raison

Nouvel argument au pays du pass sanitaire : les manifestants, 250.000, sont ultra-minoritaires en regard des millions de vaccinés. Ce qui démontrerait la pertinence du pass, accepté par l’immense majorité ! On croit rêver face à ce type d’argument, où le nombre aurait la raison pour lui. Pourtant, ce faux argument est asséné par des gens très sérieux, dont on ne peut douter de l’intelligence, enfin, du savoir. Tel est le « débat démocratique » aujourd’hui.

Débat nul ? Faussé ? Ou bien simplement illusoire, un faux concept ? Voyons plutôt.

Le pass sanitaire a donc entraîné, ou manifesté, une nouvelle étape dans le délitement du fameux « débat démocratique ». Examinons les arguments des opposants au pass, puis ceux des zélateurs de l’état.

Argument taire

Commençons par les arguments développés par les opposants. Ils soulignent que le virus se développe dans des pays montrés en exemple pour la vaccination de la plus grande partie de la population. Ils soulignent également que le coronavirus chinois évolue, comme le virus de la grippe pour lequel il faut faire évoluer les vaccins. Les vaccins actuels ne sont pas prévus contre le variant delta.

La CDC américaine a par ailleurs confirmé que les vaccinés étaient contagieux. Bref, la politique du pass ne serait pas pertinente pour endiguer l’épidémie. Certains affirment que le vaccin protégerait des formes graves. Donc il pourrait être utile pour ceux qui sont à risque. Mais pas pour les jeunes, sauf comorbidités, pour lesquels la létalité est quasi-nulle, et qui par contre pourraient pâtir des éventuels effets à long terme, inconnus, des nouvelles formes de vaccins.

On est d’accord ou pas avec ces arguments, là n’est pas la question ici. Force est de constater qu’il y a une argumentation, qui semble logique, qui mérite attention. Les sites qui contestent la politique gouvernementale sont d’ailleurs souvent riches en données sourcées. Une étude du MIT montre que les gens hésitant à se faire vacciner sont « hautement informés, scientifiquement instruits » et « sophistiqués ». (Voir aussi le commentaire sur cette étude d’un site qui critique ces « hétérodoxes ».) Pourquoi si vite les ignorer ?

débat

L’opposition à la vaccination peut-elle faire débat dans une démocratie ?

Pass si sûr

Qu’oppose en réponse les partisans de la politique coercitive du gouvernement ? Toute interrogation sur la politique vaccinale est qualifiée « d’antivax », sans plus de commentaire, sans discussion, sans réel argument, ou si peu. Comme ceux qui préconisaient de tenter les soins étaient traités de « complotistes ». Les critiques de la politique du gouvernement sont même désignés comme boucs émissaires de la pandémie. On les accuse d’égoïsme, de propager l’épidémie (même aux vaccinés ?), on les cloue au pilori, sans argumentation, ou si peu. Ils sont même parfois ouvertement traités d’idiots, voire pire.

Et, donc, dernier argument en date, les opposants au pass ne seraient rien, ne représenteraient rien, car il y a peu de manifestants par rapport aux vaccinés. Argument d’un ridicule achevé, car la vaccination est forcée, qui sort de la logique pour aller dans le champ de la peur, de la menace. Nous ne voyons là que dénigrement et accusations, mais aucune réponse rationnelle aux arguments.

Le plus ahurissant, c’est que cette rhétorique paraît normale à beaucoup. Elle est reprise par les médias. Par une grande partie de la population. Elle ne choque pas. Cela n’étonne pas. Aurions-nous imaginé cela il y a trente ans ? Sommes-nous devenus fous ? L’étions-nous déjà ?

Diaboliser

Ce sont des gens pourtant censés instruits qui soutiennent cette politique sans argumentation, et qui sont même arrogants, car ils ont souvent la prétention de détenir la vérité. Remarquons d’ailleurs que notre époque n’est pas avare de théories défendues uniquement en diabolisant les contradicteurs. Le racialisme défend le fait de critiquer des individus d’une certaine couleur de peau en les traitant de racistes ! L’idéologie du genre traite de transphobe et d’homophobe les esprits critiques. Voici donc désormais le racialisme viral.

Et ces élucubrations se développent au sein d’universités, parmi une population aisée et instruite. Toujours cette impression de folie, et même de décadence, tellement il y a là régression par rapport à tout ce qui fut issu de siècles de progrès intellectuels. Tel est le « débat démocratique » aujourd’hui.

Notons que la technique est toujours la même : on offre des méchants à la vindicte populaire. Ainsi, les opposants au pass seraient des égoïstes, qui vont infecter toute la population. Des imbéciles, aussi. La stigmatisation est devenue la norme dans le « débat démocratique ». Sans que cela ne choque. Nous observons ainsi le développement de la stigmatisation des opposants par tout moyen, au détriment du débat d’idées, ou d’opinion, argumenté. Le propre du sale débat démocratique est que le nombre y a raison, même s’il est hors de la raison.

Intelligence irrationnelle ?

Nous avons déjà vu que cette stigmatisation est due à l’envahissement de tous les aspects de notre vie par le politique, c’est-à-dire l’état (à lire: Le complot jacobin). L’état s’occupe de tout, donc dirige nos vies, et veut nous imposer ses directives. Or, le discours politique consiste à jeter l’opprobre sur le contradicteur, pas en un discours rationnel. Tout devient lutte de pouvoir, dont notre santé qui nous est confisquée (à lire: La covidictature douce de la démocratie).

Evidemment, on peut s’étonner que des individus instruits plongent dans ces travers. On peut s’étonner de l’absence du plus élémentaire questionnement, de l’absence de prise de conscience du ridicule de certains propos, de l’absence de prise de conscience des niveaux de stigmatisation. Mais c’est ainsi. Cela montre que l’éducation, l’intelligence, ne protège pas de l’irrationalité.

Ce qui manque cruellement, c’est l’esprit critique. Ces gens vous jettent à la figure leur niveau d’éducation comme argument d’autorité, sans se rendre compte de l’absurdité de leur rhétorique. Etonnamment, beaucoup ne se questionnent pas. Il y a sans doute des explications sociologiques, comme le fait de se rallier aux thèses de « l’élite » pour se donner le sentiment d’appartenir à celle-ci. Mais comment une population éduquée, prétendument civile, peut-elle se laisser entraîner à cette stigmatisation ? Ce qui pose la question du fonctionnement de la démocratie, ou de ses effets.

débattre

Débattre est-il forcément la voie de la Liberté ?

Pouvoir du peuple

La démocratie est censée être « le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple » selon la citation célèbre d’Abraham Lincoln. On considère que par le débat on doit arriver à la bonne solution pour tous. Mais nous voyons où peut mener le « débat démocratique » : une folie décadente, une partie de la population montée contre l’autre, la stigmatisation de qui simplement se questionne, l’irrationalité. La raison du plus fort en nombre est rarement la meilleure. Nous sommes dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, et 1984 de George Orwell. La raison de la peur est toujours meurtrière.

Pire, certains opposants au pass veulent en fait imposer leur propre idée du monde, ce fameux « monde d’après » ! L’arrogance de certains pro-pass entraîne des réactions parfois violente des opposants, dans une spirale qui mènera on ne sait où. Cette spirale décadente est insufflée et entretenue par les « élites », la décadence se produit malgré une population qui n’a jamais été aussi instruite, ou du moins qui n’a jamais eu accès aussi facilement à l’information. Alors, la démocratie mène-t-elle forcément à cette décadence ? Est-il possible de l’éviter ?

« L’état est la grande fiction à travers laquelle tout le monde cherche à vivre aux dépens de tout le monde », selon la tirade de Frédéric Bastiat. Aujourd’hui, l’état est l’organisme à travers lequel chacun cherche à imposer sa volonté à tout le monde. C’est le lieu de jeux de pouvoir qui aboutissent à exciter les pires instincts au sein des populations, suscitant un esprit de groupe pour attaquer l’autre groupe. C’est la réalité d’aujourd’hui. Là est le « débat démocratique ».

Débattre de battre

Revenons donc au « débat démocratique ». L’argument de la possibilité de débattre a longtemps servi de pilier à la démocratie, à la dire libérale de par cette tolérance, cette ouverture. Comme si les drames du XXe siècle n’avaient pas suffi à en voir les limites, nous revoici donc devant les conséquences de ce pari rhétorique. La Liberté pourrait être une décision unilatérale, pourvu qu’elle ait été débattue. La Liberté débattue pourrait être celle des battus.

Parce que touchant tout le monde, une pandémie serait cette exception justifiant le caractère unique et universel de la décision politique pour ainsi en protéger tout le monde. Mais même à supposer que protéger tout le monde puisse être un choix que chacun acceptera, la multiplicité des moyens de protection face à la multiplicité des situations de chacun conteste cette exception. La protection vient de la Liberté, il faut donc protéger la Liberté.

On voit donc que l’erreur est dans le concept même de « débat démocratique ». Car il n’y a en réalité que deux situations possibles, face à toute question. Soit la réponse est tranchée, certaine, quasi-mathématique. Aucun débat n’est (plus) alors possible, il est inutile et vain. Comme l’est le politique.

Soit il y a débat, car la réponse est multiple et complexe, la trancher suppose de régler d’autres questions, en cascade, qui chacune affectera l’individu différemment, dans son inégalité et sa situation propres. Le débat est alors tout aussi inutile, ou sinon injuste. Inutile, puisqu’il n’y a pas d’espoir de « bonne » réponse, on serait dans le premier cas. Injuste, puisque toute décision trancherait en faveur de certains et au détriment des autres. On serait dans le reproche fait par la Liberté à la démocratie : s’imposer à qui s’oppose.

Libres Civilisés

La seule attitude valable, civilisée parce que libérale – car la civilisation ne vient pas de la science, mais de la Liberté – serait de cesser de débattre et de laisser faire chacun en conscience. Vivre ensemble, c’est d’abord accepter les autres dans leurs divergences, comme prix qu’ils acceptent la nôtre en retour.

Le titre de l’article est donc légèrement erroné. Ce n’est pas le débat qui est fol, mais bien la démocratie qui est folle. La guillotine de sa décision toujours binaire ne peut jamais trancher les question complexes de la société sans s’imposer comme le bourreau des avis contraires, qu’importe les arguments.

Les batailles d’arguments n’y font rien, n’y feront rien. Le glissement vers les batailles d’injures et de noms d’oiseaux ramènent le pseudo débat là où il est logique qu’il se retrouve : dans l’antichambre de la Terreur. Il n’y a aucun vaccin contre la bêtise ni contre la peur, surtout contre celles de la démocratie.

 

Artois & Euclide