Mirage ou Virage ?

Depuis plusieurs mois, Hong-Kong se soulève contre la montée de la prise de contrôle par la Chine communiste. La situation vient de prendre un virage important avec des élections confirmant que le mouvement est soutenu par une majorité silencieuse, qui envoie elle aussi un signal fort à Pékin.

Alors que la question de l’évolution du mouvement se pose ainsi en de nouveaux termes, et parce qu’il y a indubitablement des aspects libertariens à ce soulèvement, il m’a semblé que cela pouvait être le moment de tenter une synthèse et d’en tirer des enseignements éventuels.

Je veux souligner tout de suite que cet article n’est pas le fruit d’un travail approfondi de recherche dans cette actualité étrangère récente, il est donc tout à fait possible que je passe à côté de certains aspects ou données essentielles. Mon but est avant tout de tenter de décrypter les enjeux et stratégies en présence afin de faire le parallèle avec la situation française. Et de lancer le débat.

Situation de départ

On peut situer le point de départ de ce mouvement au moment du printemps où Pékin tenta d’imposer une loi prévoyant la possible extradition en Chine des « voix de dissidence politique » à Hong Kong. Clairement, cela veut dire que la dissidence était déjà bien active auparavant, et donc la menace chinoise de même, mais on peut penser que c’est ce texte qui a fait basculer l’action dans la rue et qui a vu l’exposition médiatique exploser, la menace devenant spécialement concrète.

On a vu très vite ensuite des forces menaçantes importantes se masser à la frontière du côté chinois, avec le but évident d’annoncer possible une invasion musclée du territoire si la révolte alors naissante devait perdurer. Quelques six mois plus tard, cette démonstration de force a montré la faiblesse, ou du moins la vaine arrogance de cette stratégie sans imagination héritée de la guerre froide. Il est clair que le pouvoir Chinois n’avait pas anticipé la résistance populaire, spécialement celle des étudiants, ni leur inventivité dans leurs modes de défense et de communication.

Dragon

Le Dragon était dans la nasse et regardait Hong-Kong…

Victoire de l’agilité et de l’inventivité

On a pu observer le mouvement évoluer en fonction de l’attitude chinoise, qui me semble la clé. Tout d’abord, des parapluies en plein été, dans les rues par centaines de milliers, venus manifester sans violence leur opposition et leur détermination à voir ce texte abrogé. Mais la Chine n’a pas voulu céder si vite et a fait front. Avec une police « musclée », elle a cru à assez de pouvoir pour intimider et que la population s’incline aussitôt, sans doute comme souvent dans l’arrière-pays.

Puis en réponse, les jeunes étudiants, mais aussi la foule qui venait les soutenir, les équiper, les nourrir et grossir les rangs lors des manifestations, passèrent en mode défense agressive. Destruction de caméras de reconnaissance faciale, masques à gaz, banalisation, tentative d’en appeler à la conscience des policiers, sans grand succès pour ce dernier point.

Puis les batailles de rue montèrent d’un cran, alors les étudiants et jeunes aussi. On vit les pavés collés aux rues pour faire obstacles, un peu à la Vauban, des arcs et des flèches, des lasers anti-caméras, des catapultes de bambou et surtout, le recours à des moyens de communication hors des réseaux surveillés par les « autorités » chinoises, qui croyaient pourtant les maîtriser ainsi.

C’est là un très court résumé, bien sûr, mais je voulais juste montrer, illustrer combien les pouvoirs jacobins et centralisés ne pourront jamais rien contre les révoltes de la part d’individualistes libres dans leur tête et déterminés. Ces grosses machines ne peuvent sortir de leur propre logique, qui est celle de quelques centaines de hauts fonctionnaires uniformisés, que leur propre système force à ne pas émettre d’idée nouvelle ; alors qu’en face se trouvent des milliers de gens inventifs et poussé à penser hors du système pour simplement y survivre, qui donc trouveront comment le contourner.

Le virage démocratique

Outre le pari, perdu, de la dissuasion et de la menace armée, l’autre volet de la stratégie chinoise était manifestement celui de la légitimité formelle, via l’arme démocratique. Pariant sur l’impact sur l’esprit de la population de leur démonstration de force-mais-pas-trop, on peut supposer que les Chinois espéraient gagner à eux assez d’électeurs pour que cette échéance démocratique joue en leur faveur. D’autant que la situation antérieure était nettement à leur avantage, Pékin ayant en 2015 eu à la fois la majorité des votes et une écrasante majorité des sièges (298 vs 126).

Mais voilà que la violence dans les rues de la part des Chinois a montré aux électeurs le vrai visage de la Chine et les a manifestement convaincus de faire front avec les parapluies. Les 298 contre 126 sont devenus 62 contre 388, une écrasante majorité d’élus portant une voix désormais opposée à Pékin. Se retrouvant défaits dans la rue et dans les urnes, les Chinois ont marqué le coup, et de fait, sauf erreur, depuis cet événement les choses se sont calmées (en apparence) à Hong-Kong.

Pour être complet, il faut aussi rappeler qu’en plus, Trump est venu au secours du territoire le 27 novembre avec une loi – plus symbolique qu’autre chose, à mon avis – menaçant avec sévérité les abus ou les non-respects des droits de l’homme de la part des autorités chinoise sur place.

soutien

Marque du soutien populaire dans le Territoire.

Pourquoi ces soubresauts ?

Après ce très rapide tour des événements récents, je voudrais prendre un peu de recul et tenter de comprendre pourquoi les Chinois s’en prennent à Hong-Kong. Au-delà de l’évolution théorique de l’intégration du territoire à l’ensemble de la Chine, prévue lors du départ britannique pour 2047 (période dite du « Un pays, deux systèmes »), où bien sûr la Chine ne va pas s’inspirer de Hong-Kong, mais tenter de les absorber au sein de leur communisme capitalisant, trois phénomènes antagonistes, a minima, se jouent entre les deux logiques.

Le premier, et probablement l’autre principale raison de la pression chinoise, c’est que Hong-Kong et son miracle, sa liberté, sa prospérité, sert de modèle aux autres villes telle Shanghai et donc constitue une menace intérieure pour la Chine, un risque de tache d’huile de libéralisation. Il est impossible de croire que les élites des grandes villes intérieures puissent ignorer le statut, l’histoire et la réalité de Hong-Kong, et de là aspirer à un statut pour elles-mêmes qui s’en rapproche, ne serait-ce qu’en partie. Et cette pression est de nature à menacer le système en place sur un nombre assez important de fronts, le nombre de grandes villes se développant et s’enrichissant étant en croissance dans le pays. Imaginez une Chine de 20 Hong-Kong et vous aurez compris l’enjeu politique.

Ensuite, pour la même raison, ces mêmes élites enrichies, du fait de ce défaut de statut capitaliste et libéral dans la Chine intérieure, se sont depuis longtemps ruées sur le Territoire (ou à Macao, pour la même raison) pour y investir et protéger leurs fortunes. Elles n’ont de ce fait pas forcément envie de voir la Chine reprendre la main et ainsi risquer de reperdre, sous les effets de l’arbitraire collectiviste totalitaire, qu’elles connaissent parfaitement, tout ce qu’elles avaient gagné.

Enfin, dans l’autre sens, les étudiants et autres jeunes générations du Territoire ne vont pas rester inactives, elles aussi voient venir le Dragon de loin. Il est clair quand on les observe que ces jeunes sont instruits, dans des universités de haut niveau, on y trouve des libertariens (il y a des Gadsden Flags qui s’y affichent), on peut donc imaginer que les leaders vont pousser en faveur d’une sécession de la Chine avant la date de réunification, dans moins de 30 ans désormais.

On peut donc penser qu’il y a de nombreux jeux d’influence dans les deux sens, pour prendre Hong-Kong et le « normaliser » et contre au moins autant, et il sera intéressant de voir comment les choses vont évoluer. Pour ma part, je parie sur la sortie pure et simple de Hong-Kong et même sur la menace de sécession de plusieurs autres villes à sa suite.

guérilla

Combats à la Chinese University of Hong Kong, en début novembre.

Un exemple pour nous ?

Je pense qu’il faut tout d’abord replacer politiquement « l’Été de Hong-Kong » à la lumière de la foule de révoltes que l’année 2019 aura connues dans le monde. Sauf erreur de ma part, aucune autre révolte n’était inspirée par les libertariens et surtout par les États-Unis. Nous avons donc affaire à Hong-Kong à des jeunes qui ne sont pas (ou peu) gauchisants, ils ont le communisme de l’autre côté de la baie. Ces jeunes troupes-là n’ont rien à voir avec celles qui vomissent chez nous hors des universités de propagande. Aucun espoir n’est à attendre chez nous d’un mouvement d’ampleur venant de la jeune génération, elle est bien trop endoctrinée et n’a aucun moyen de comprendre combien elle est déjà perdue au collectivisme.

La démocratie ? Les manifestations, vue leur ampleur et l’énergie mise à les faire vivre et durer, ne sont pas l’œuvre de jeunes qui croient en la démocratie. Si c’était le cas, ils auraient fait campagne électorale, pas la guerre de rues. Ils ont je crois compris que le jeu démocratique n’est qu’un jeu d’institutions perverties et de façade, qui ne changeront pas le statut profond du Territoire. Pour obtenir ce qu’ils veulent, et je crois qu’ils veulent sortir de la Chine, faire de Hong-Kong un pays indépendant, une sécession, il leur faut aller chercher l’Occident comme allié de poids. Ce qui veut dire aussi qu’il faut qu’ils se dépêchent, avant que Trump soit remplacé par un Democrat sinophile.

Leurs combats de rue m’ont également beaucoup impressionné. Par leur clairvoyance, leur ingéniosité et leur motivation. Ils savent qu’ils sont menacés de communisme. Ils savent que l’état ogre les espionne, ils n’ont pas l’once d’un gramme de confiance en l’état et son establishment. Une sécession est donc l’enjeu et à ce prix-là. Ils ont un terrain favorable pour éloigner les chars, qui n’aiment guère les rues, mais ils ont surtout compris la réalité du monstre constrictor qui veut les engloutir.

Mais au final, cela reste le soutien populaire qui m’aura le plus impressionné. Les chaînes humaines qui se sont formées spontanément pour aider et nourrir les étudiants retranchés dans les universités montrent bien que la population, si elle doit au quotidien vivre et faire vivre la ville et l’activité, partage néanmoins dans la grande majorité, celle de ces fameuses élections, la volonté d’échapper au Léviathan chinois.

Nous n’avons pas des milliers d’options, ceux qui en France souhaitons un retour de la liberté. Elle ne viendra probablement pas de nos étudiants. Elle ne viendra pas des urnes, la population étant de la même veine. Mais elle peut venir de petits territoires qui combineraient géographie, niveau de prise de conscience suffisant et élites capables d’organiser la guérilla contre les tas croulant… Éveiller, repérer et éparpiller les sites, motiver les populations encore lucides, voilà nos pistes à étudier. Trouver au moins un Hong-Kong en France…

 

Euclide