Point contre Contrepoints, mais…

Le webzine Contrepoints (‘C’ plus bas) existe depuis une dizaine d’années sur le paysage médiatique français. Son positionnement se veut sur une ligne libérale, bien que cette ligne fluctue avec les années et les responsables. Pour faire simple voire simpliste, la ligne a évolué d’une ouverture assez large aux positions radicales, celles des libertariens, à une ligne bien plus floue, parfois à la limite du social-démocrate, sans doute pour tenter de toucher un public plus large et des revenus meilleurs.

Si on regarde C comme une banale entreprise de communication, je n’ai rien de particulier à dire d’un tel positionnement, ni de ses fluctuations. Mais C n’est pas tout à fait un webzine comme les autres. Contrepoints est un des organes opérationnels de l’association Libéraux.org, qui constitue une des entités historiquement motrices de la promotion du libéralisme en France.

Autrement dit, C se veut, et souvent est vu en effet comme le principal media militant et de représentation des idées de la Liberté en notre pays. Cela change aussitôt beaucoup de choses.

Car un tel positionnement crée d’emblée une dette morale envers les idées de liberté et leurs acteurs. Pour faire la promotion de la Liberté, auprès du plus grand nombre s’entend, il me semble que deux conditions sont strictement nécessaires. La première, c’est de disposer d’une équipe et d’une ligne éditoriale centrées sur ce qui se fait de mieux en matière d’idées de Liberté, ou pas trop loin du moins. La seconde, c’est de disposer d’une stratégie et d’une technologie qui ne se contentent pas de toucher du monde, mais qui permettent de plus de faire progresser le lecteur dans sa compréhension de la Liberté, afin que de proche en proche, de plus en plus de lecteurs deviennent familiers de nos principes, et soient à leur tour soutiens du libéralisme et de ces valeurs.

maturité

Contrepoints aide-t-il à gravir l’échelle de la Liberté ?

point de départ

Cet article étant public et destiné à rester, je ne vais pas critiquer bêtement ici l’équipe en place. Je me contenterai de constater qu’aucun de ses membres n’est spécialement connu pour être un libertarien confirmé, et de même pour l’équipe de supervision (voir leur dernier rapport publié).

Dans cet article, je compte plutôt revenir sur la seconde condition, celle de la démarche pédagogique du lectorat, pour exposer comment pour ma part j’orienterais l’évolution du titre si j’en avais le rôle.

Comme point de départ, je repartirai d’un concept que j’ai déjà souvent esquissé, celui de maturité libérale. Qu’on aime ou pas la notion, elle reste une réalité : tout individu dispose à un instant d’une compréhension de la Liberté et des idées libérales qui varie entre rien et tout, pour simplifier. Je ne connais aucune personne qui soit née avec une compréhension complète de la Liberté. Donc tout libéral ou libertarien passe dans son parcours intellectuel de rien à tout, ou de rien à plus que rien.

Ce rien à tout peut être schématisé par différents paliers, aux nombre et nuances discutables sans fin, mais ces paliers demeurent un concept utile et concret. Un lecteur de C qui a profité de la lecture de ses articles est donc typiquement passé de « rien » ou de « pas libéral » à « libéral économique », puis encore à « libéral classique » ou à « minarchiste », voire pour les plus assidus à « libertarien ».

Même si cela doit faire grincer des dents, je considère bien évidemment que les seuls libéraux accomplis sont les libertariens, et donc que le but d’un Contrepoints devrait être d’amener le plus possible de gens proche du palier « libertarien ». Bien sûr, quiconque progresse sur l’échelle de maturité entre rien et tout est un gain pour la société et pour la Liberté, et donc C ne doit pas chercher à former que des libertariens, mais plutôt à amener le plus de gens possible à graver les échelons de cette maturité le plus haut possible.

être point perdu 

Pour cela, on peut imaginer bien des approches, mais il y en a une qui me tient à cœur et que je leur suggère gracieusement, sachant que c’est celle que j’emploie dans mes diverses actions d’écriture.

Considérons un article moyen publié par Contrepoints. Le plus souvent, ce sera un commentaire d’actualité, un éclairage thématique ou le développement d’un sujet de fond. L’immigration, par exemple peut être un thème, comme beaucoup d’autres, qui pourra donner lieu à n’importe lequel de ces types d’articles. Or l’immigration, encore une fois comme d’autres sujets, donne lieu à des grilles de lecture fort différentes selon qu’on sera plus ou moins libéral et encore autre dans le cas d’un libertarien.

Un lecteur nouveau de Contrepoints sera probablement au mieux « vaguement libéral », ou curieux du libéralisme. S’il découvre un article libertarien sur l’immigration, il est possible qu’il soit choqué par l’analyse. Deux options se présentent alors. Une, il s’avère que l’analyse lui parle, auquel cas lui proposer en marge, sur l’écran, d’autres articles indiqués comme donnant le même type de regard (sur ce sujet comme sur d’autres) peut le conduire à progresser vite vers une pensée de Liberté. Deux, l’analyse l’étonne. Pas grave, on peut de même avoir prévu dans la marge d’autres articles qui cette fois sont indiqués être probablement plus proche de la lecture qu’a encore cette personne.

Par une technique de ce type, il est possible de guider, de suggérer un chemin au lecteur, de le prendre par la main pour l’aider, le suggérer à grimper l’échelle des idées de la Liberté.

Il est possible que cela ne convienne pas à tous les lecteurs. Il est possible que ce soit plus difficile pour certains sujets que pour d’autres. Mais dans l’ensemble, une démarche éditoriale de ce type a en toute logique plus de chance de conduire à « niveler vers le haut » (devise de Contrepoints) qu’une ligne éditoriale où il n’y a aucune différence faite entre les textes, les sujets et les auteurs.

dédale

Aider le lecteur à trouver son chemin vers la sortie.

point cardinal

Bien sûr, cela suppose d’organiser tout le webzine et sa technologie autour d’une telle vision de la ligne éditoriale. De décider et de savoir qualifier tout auteur et toute contribution sur ce continuum de la maturité libérale. De savoir détecter un lecteur et de proche en proche, estimer son niveau et le guider en conséquence plus haut. De rechercher des textes qui couvrent l’ensemble du spectre et surtout qui couvrent l’ensemble de la vision libertarienne (oui, bien sûr) des différents sujets à traiter.

Surtout, cela suppose de décider qu’en effet, le concept de maturité libérale existe et est pertinent pour représenter à la fois la hiérarchie des concepts libéraux et la progression la plus fréquente, sans être exclusive, d’une personne cherchant à mieux comprendre et s’approprier le libéralisme, qu’il soit classique ou le plus actuel.

Ce qui bien sûr suppose de reconnaître que toutes les idées étiquetées libérales ne se valent pas, que si la tolérance est sans doute une valeur de la vie d’un esprit libre, la tolérance n’a guère de sens en matière de concepts et que de ce fait, par exemple, l’impôt est toujours du vol et qu’aucun impôt ne peut être accepté par un libéral accompli.

Bien sûr cette idée, technique, mériterait d’être développée en détail si elle devait être mise en œuvre en vrai sur le site du webzine, mais mon objectif ici est simplement d’en donner l’esprit et de souligner les conséquences qu’une telle approche aurait sur la ligne éditoriale. 

Mais il y a aussi la réciproque que je dois souligner. À savoir que se refuser à aller vers une telle ligne, comme tout laisse à penser qu’est la pratique à ce jour, ne peut qu’entretenir chez les lecteurs une vision, une compréhension floue du libéralisme. Plus exactement, le novice qui n’aura pas les idées claires pourra trouver sur C ce qu’il croit être libéral, mais rien à part sa curiosité propre ne le conduira à découvrir autre chose, ni à reconsidérer sa vision erronée des concepts.

point d’interrogation

On me dira qu’une des nécessités du média étant de vivre de son audience, ce qui est bien sûr parfaitement légitime, il a été et sera encore essentiel pour C d’élargir son lectorat et donc de proposer des textes accessibles aux novices, loin donc des textes libertariens. Je comprends ce besoin, mais je n’y vois aucune opposition avec ma proposition, au contraire. Plus on touchera de gens, plus on se donnera, on devra se donner la chance de leur proposer, de les exposer à d’autres textes choisis pour eux pour justement les prendre par la main.

Contrepoints, après dix ans, se félicite de toucher désormais des lecteurs en très grand nombre, et ils ont raison d’en être heureux. Mais tous les libéraux qui l’ont connu à ses débuts le diront, la qualité moyenne de ses textes a fortement baissé et beaucoup des lecteurs historiques ont fui le titre. Cela résulte d’une stratégie d’élargissement qui n’a pas été équilibrée par une volonté structurée de garder la qualité tout en guidant le lecteur, un peu comme on guide les saumons à franchir les barrages.

La suite est assez facile à deviner. Si les choses se poursuivent ainsi, d’ici 2 à 3 ans, il sera probablement difficile de distinguer Contrepoints d’un webzine mainstream de centre droit ou gauche. Et les résultats de Libéraux.org seront soudain devenus non pas une fierté mais une des causes possibles de la déliquescence ainsi accélérée du mouvement libéral.

Ma proposition est très simple dans l’esprit, elle est très modeste. On peut sans doute imaginer des choses bien plus sophistiquées de nos jours, par exemple à base de IA (« intelligence artificielle »). Peu importe en fait. Que les technologues proposent ce qui est le plus riche et efficace. Mais l’enjeu reste à mon sens le même : Contrepoints ne pourra pas durer en tant que média libéral de référence s’il ne fait pas l’effort de sortir du relativisme et du clientélisme.

Si je peux les aider à prendre ce virage, par ce texte ou au-delà, j’en aurai été heureux. Bonne chance à eux.


Euclide