Échec de parité

L’échec récent du projet de liste électorale sous la bannière du Parti Libertarien (PL) ces derniers jours, pour la raison donnée d’une incapacité à atteindre la parité hommes-femmes exigée, a donné lieu à une nouvelle vague des soubresauts qui agitent trop régulièrement le milieu libertarien, entre les promoteurs de l’action partisane et électoralistes et ses adversaires, dont je suis.

Devant l’incompréhension mutuelle et les orientations stratégiques différentes voire divergentes, je tente ici l’analyse froide, ou du moins un exposé qui se veut aussi rationnel que possible des raisons me poussant à m’opposer à toute forme de présence partisane de libertariens, du moins en France.

libertarien

Logo du Parti Libertarien français.

Nous sommes devant deux stratégies très différentes. Je commencerai par mon interprétation, ma compréhension de celle du PL, telle que je la tire des échanges récents entre nous. Puis je développerai la démarche que pour ma part je tente de mettre en application, inspirée entre autres des réflexions en matière de stratégie de Murray Rothbard et de Hans-Hermann Hoppe.

Toucher tout le monde

Le PL se donne comme ambition de toucher le plus de monde possible, et cela justifie leur travail à participer à plus ou moins toutes les grandes élections nationales. Visant « 95% de l’électorat », dans un but déclaré de communication de nos idées, et donc l’espoir qui s’y attache d’accélérer ainsi très fortement le processus de libéralisation de notre pays, le PL table sur la présence médiatique quasiment automatique allant de pair avec la participation officielle à toute campagne d’importance.

Cet objectif est fort louable en soi, et je serais j’avoue le premier à répondre à l’occasion de venir présenter et défendre nos idées sur les plateaux de télé et dans les unes des quotidiens. Mais la question devient alors celle du message qui sera ou serait transmis. Et c’est là que ça se gâte.

La position de nos amis du PL est en effet de partir du constat, prévisible, que lorsqu’ils parlent de liberté et de nos idées radicales à ces fameux 95% de Français qu’ils visent, un grand nombre ne les comprend pas, les considère utopiques ou pas assez pragmatiques, ou autres difficultés. Et cet écart de compréhension est bien une réalité que tout libertarien rencontre, vu le degré d’endoctrinement que l’immense majorité de nos concitoyens ont subi depuis des générations et encore au quotidien.

Nos amis s’embarquent alors dans un discours et une ligne de programme de type minarchiste ou réductionniste, c’est-à-dire qu’il vont avancer des propositions moins radicales que la suppression pure et simple de l’état (ou toute mesure partielle de même nature) afin de se « rapprocher » de leur audience, être écoutés et tenter de la faire avancer de quelques pas dans la bonne direction.

Ce faisant, ils prennent aussitôt un positionnement qui rend leur différenciation avec un parti de droite classique beaucoup plus aléatoire. Pour peu que l’écart de communication persiste et qu’ils tentent plusieurs itérations d’un tel rapprochement, ils auront tôt fait de devenir les nouveaux LR.

Libertarien toi-même

Et selon une telle logique, un tel scénario – qui hélas n’est pas une simple hypothèse – se pose très vite la question de l’intérêt de se présenter ou de se dire « libertarien », ce qui est obscur et abscons pour les fameux 95% visés. Et qui contribue à transmettre une image ternie des libertariens. On en arrive donc à une impasse, constatée par le PL, qui pousse fort justement celui-ci à changer de nom.

Si l’on prend un peu de recul, le PL part, comme on l’aura compris, sur un scénario où il arriverait, finalement, à s’implanter sur la scène politique, grâce à un discours disons amolli, puis espère de proche en proche tirer l’électorat vers un équilibre plus de nature à faire pencher les votes en faveur d’un programme réductionniste, qui lui-même peu à peu conduirait le retour du pays à une situation de pleine liberté, ou du moins plus acceptable. C’est ce pragmatisme de façade qui souvent séduit.

Nolan

Diagramme de Nolan. Le vrai, celui en losange.

Or il y a de nombreux problèmes dans une telle vision du processus de notre libéralisation. Tout d’abord, on l’a vu, il faut réduire très fortement la radicalité de notre discours pour toucher les 95%. Puis s’offrent deux choix. Soit celui de rester uniquement dans le registre de la communication, soit celui d’entrer dans le jeu des élections et donc d’obtenir des élus pour « agir » et pousser les propositions de « libéralisation » mises en avant. Mais comment s’assurer alors que ces élus ne tomberont pas dans le piège du système et ne finiront pas par en faire partie ? On a déjà vu cela.

Le PL qui veillerait à ne jamais avoir d’élu – on se demande comment – aurait vite un problème de crédibilité, puisque personne ne voterait plus pour un parti qui de toute manière reste en retrait. Il est donc impossible de ne pas aller jusqu’aux élus et donc jusqu’à la question de leur fidélité. Certes, certains partis misent sur une poignée de candidats qui une fois en place auraient comme rôle de critiquer le système et de servir de porte-voix. Mais en tant que libertariens, ils devront à chaque intervention affronter la contradiction d’être à la fois opposés à la démocratie et pourtant y contribuer et même en profiter du point de vue économique personnel et même de carrière. J’arrête là l’analyse, on comprend très vite qu’au rythme d’une élection tous les deux ans, il faudra une éternité pour faire avancer un système qui est conçu pour résister à toutes les attaques radicales.

Démocratie à l’envers

Pour en finir vraiment, même en supposant que ce long, lent processus arrive à ses fins, il finirait par butter sur un effet horizon que ne semblent pas avoir vu nos amis du PL. Car même si après 50 ans de longue érosion point à point de la Socialie actuelle, freinée chaque jour par le mécanisme démocratique qui intrinsèquement ramène l’opinion à gauche, notre PL a pris le contrôle et réduit l’état à une minarchie, comment compte-t-il faire pour passer de là à la liberté véritable ? Mince.

Je souhaite rapidement revenir sur le rôle de la démocratie dans un tel scénario. Le PL semble oublier que la démocratie n’est pas un mécanisme politique neutre, où toutes les idées ont les mêmes chances de progresser. Elle est en effet le reflet de la capacité de la masse à les absorber. Ce n’est ainsi pas un hasard si toutes les démocraties avancent plus ou plus vite vers le socialisme ou l’étatisme que vers la liberté. Les messages simplistes trouvent aisément oreilles et donc votes. Or le message de la liberté, contre-intuitif de bien des manières, n’est pas un message digeste par les 51%. Toute stratégie de conquête de la démocratie et de sa majorité doit donc en plus naviguer à contre-courant de la force d’inertie naturelle et intrinsèque de la démocratie à vote majoritaire.

hoppe

Les libertariens purs et durs.

Voie brutale

Mais prenons maintenant le raisonnement très différent, que pour ma part je suis, et qui détermine un certain nombre d’initiatives menées par des libertariens. Bien évidemment, nous savons très bien que les 95% ne sont pas en position de recevoir notre message, bien trop radical pour 95% des 95%. Mais pourquoi faudrait-il parler au 95%, en fait, s’ils ne peuvent nous entendre ? Alors que nous sommes encore si peu nombreux, pourquoi ne pas d’abord chercher à toucher les 1% qui écoutent ?

Cette première réflexion met le doigt sur une stratégie de fond profondément différente entre le PL et les démarches héritées de Rothbard ou de Hoppe. Il s’agit d’une stratégie qui repose sur trois idées directrices, qui aucune ne met à mal la logique anti-étatique et anti-démocratique qui signe les libertariens : le jeu critique, la communication pyramidale et la décentralisation vers la sécession.

Le jeu critique est fondamental. Il consiste à ne rien perdre en fermeté des principes que nous défendons et donc à ne jamais amollir notre message. Il est en effet illusoire d’espérer garder la moindre crédibilité quand on commence, par exemple, à faire la promotion du chèque éducation, pour ensuite prétendre qu’en fait c’est tout le système éducatif qu’il faut sortir du giron étatique. Autant critiquer à la racine et proposer la libéralisation dès le début. Le jeu critique consiste donc à communiquer et à critiquer le système à partir des principes libertariens : suppression de l’état, suppression de la fiscalité, critique des hommes politiques, promotion de l’entreprise privée, etc.

Bien sûr, comme déjà dit, très peu des 95% entendront le message. Mais même s’il ne touche que 1% du 1%, le message peut être reconnu comme authentiquement libertarien et ainsi attirer les libertariens, il peut interpeller tous ceux qui sont libertariens sans le savoir, et plus largement tous ceux – et ils sont encore fort nombreux, heureusement – qui détestent payer des impôts ou se faire emmerder par les douaniers, grévistes, gratte-papier et autres bureaucrates de tous poils.

Pyramide de communication

Ce qui m’amène à l’idée de la communication en pyramide, qui est assez simple. Elle part du constat que l’explication de nos principes et idées prend du temps, nécessite de longs moments d’échange et une pédagogie importante. La simple exposition médiatique ou lors des campagnes électorales est bien trop fugace pour nous permettre de développer l’argumentaire souvent long qui soutient nos positions. Ainsi par exemple, il m’est fréquent de devoir remonter jusqu’à l’épistémologie de l’action humaine pour établir le caractère scientifique de la théorie autrichienne d’économie avant même de pouvoir m’appuyer sur ses lois dans un débat sur la pertinence de mesures fiscales.

Le besoin de temps passé en explication élimine donc la communication exclusivement médiatique. On lui préfère l’interaction directe, car elle par contre permet la pédagogie. Il s’agit donc de faire nombre de proche en proche, par diffusion directe, d’une manière ou d’une autre. Lorsque je me suis lancé dans le militantisme libertarien, mon objectif était simple : si chaque année j’arrive à faire basculer 10 personnes à nos idées, j’aurais touché 100 personnes en 10 ans. C’est très peu. Mais si chaque fois, ces 10 libertariens à leur tour en forment 10 autres, et ainsi de suite, le nombre passe (en théorie bien sûr) à 10 fois 10, plus 9 fois 100, plus 8 fois 1.000, plus 7 fois 10.000 etc., total que je vous laisse calculer. On comprend très vite que pour que cela marche, il faut pousser à cette explosion, la faciliter en produisant des supports qui aident à la diffusion, et expliquer le processus.

sécession

La sécession, selon Thomas Jefferson.

Quelle liberté, déjà ?

J’en arrive enfin à la cible. Car tout cela est bien beau, mais le but ultime ne doit pas être oublié, il consiste à nous conduire vers la société libre, et non pas le vague ersatz qu’une démocratie minarchiste constituerait. Ici, il faudrait que je reprenne les divers articles ou ouvrages expliquant l’organisation sociale de la Libertalie. Pour la résumer, je me contenterai d’en donner les deux caractéristiques principales. En premier, la Libertalie est une société contractuelle. Elle est faite de contrats, et exclusivement de contrats, entre individus tous propriétaires privés. Cela tend à favoriser, même si cela n’est pas obligatoire en notre monde numérique, des structures de proximité, puisque pour signer un contrat il faut d’une manière ou d’une autre de la confiance.

La seconde caractéristique, qui découle de la première, tient à la variété et au nombre de « pays » de la société libre. Comme les goûts et les affinités sont en nombre comme infini, les gens tendront à se regrouper par affinité, au sens large, ce qui conduira à un monde mosaïque de dizaines de milliers de pays libres, chacun ayant des bases et des principes légèrement ou radicalement différents.

Cela signifie que l’avenir libéral de notre France ne peut pas se concevoir sur la base de la structure des institutions (principe contractuel) et des frontières (cible mosaïque) actuelles. La France libérée, ou plutôt la population française libérée, sera plus probablement organisée en quelques centaines de territoires en partie agricoles ou industriels, d’un côté, et plus ou moins autant de cités libres que nous avons de villes et villages en ce pays. En encore, je suis probablement bien en dessous de la réalité, si on imagine que chaque quartier de chaque grande ville devienne un quartier libre.

Cette vision éclatée du monde libre de demain nous conduit à pousser à ce que j’appelle la décentralisation, qui n’est que le processus général de sécession des libéraux hors de l’état en place. Le message consiste à faire la promotion de toute action et initiative qui soit de nature à morceler le pays, démanteler l’état et ses institutions, et dans l’autre sens à préparer la mise en place de pans cohérents de sociétés libres, par exemple via les initiatives de « free states » ou de « sea steading ».

Objectif libertarien

On comprend que l’objectif libertarien n’a pas grand-chose à voir avec celui que le PL nous propose d’aller chercher à grand renfort d’exposition médiatique et électorale. En fait, les projets politiques sont profondément différents. Ce qui conduit à des stratégies différentes, en toute logique.

Mais au-delà de la qualification de la cible, terminons sur la question du temps, en admettant que les deux stratégies aboutissent in fine à la même société libre. Avec la stratégie démocratique, chaque maigre pas en avant suit le rythme électoral et en même temps est contrarié par celui-ci. Je doute qu’on puisse imaginer une présence d’influence en moins de 10 ans, et 20 pour que cela se fasse ressentir dans les principaux domaines de la société – fiscalité, poids de l’état, poids du social.

Le pari que font les libertariens est tout autre. Ils parient sur l’effondrement de l’état pendant la même période. Au fur et à mesure que Léviathan s’alourdit, il devient de plus en plus incapable de tout contrôler – alors même que c’est ce qu’il aspire à faire. Des brèches s’ouvrent un peu partout. Et ainsi par exemple, la Corse déjà éloignée de Paris pourrait bien devenir encore plus indépendante par le simple fait que les jacobins n’auront plus les moyens de la mettre sous leur joug. La sécession devient ainsi chaque jour plus envisageable alors même que l’état cherche à l’interdire.

Et d’ici à 20 ans, qui sait, alors que le PL en sera encore à dégraisser le mammouth, les libertariens pourraient bien avoir déjà créé le village gaulois libre et indépendant qui demain servira de base au reste de la reconquête de la liberté de tous les autres homme et femmes libres. Dès lors, je vous laisse imaginer quelle route de l’anti-servitude je m’attache à dérouler, entre parti ou réalisme.

 

Euclide