Utilitarisme, quid ?

Il y a encore dans notre pays une forte empreinte de cette histoire, cette tradition de pensée plus ou moins teintée de matérialisme marxiste, associant le libéralisme à la seule logique économique – et encore, à une forme de logique économique très réductrice et très éloignée de la pleine liberté, en réalité.

Selon cette vision « économique » du libéralisme, il serait possible de faire avancer la liberté, ou même de la jauger, de la mesurer, en analysant le fonctionnement social comme un marché où chacun de nous cherche à optimiser ou à maximiser son intérêt personnel. J’insiste sur ces deux verbes, car ce sont eux qui posent le problème. Imaginer la liberté à l’aune d’un marché convient très bien à un libéral, pourvu que le sens de ces deux verbes soit laissé à l’appréciation individuelle.

On parle d’utilitarisme parce que cet intérêt personnel est assimilé à une « utilité » sociale que chacun de nous aurait en société et inversement que la société aurait pour chacun. Cette vision est très en vogue chez les « économistes », car elle leur permet d’exister.

utilitarisme

John Stuart Mill (1806–1873) – Auteur de « On Liberty ».

Formules sans utilité ?

Tout n’est pas faux dans une telle vision des choses. Il est bien évident qu’à tout moment, chacun de nous évalue les choix d’action qui sont les siens pour prendre l’option qui présente, selon lui, le meilleur futur, le meilleur potentiel, qui maximise ses « intérêts ». Mais tout dans cette vision utilitariste n’est pas vrai ni conforme à notre réalité non plus.

C’est suite à ce genre de conception quantitative que des choses comme le PIB (Produit Intérieur Brut) ont vu le jour, par exemple. Un nombre, une « mesure » qui prétend quantifier la « richesse » produite par tout un pays, alors que personne n’est capable individuellement d’exprimer de façon précise et universelle ce qui fait sa richesse justement – à part bien sûr la part monétaire de celle-ci. Un faux concept, donc.

L’utilitarisme est multiforme, et c’est d’ailleurs un indice de son incohérence et erreur profondes. Il est un des jouets préférés de la foule des économistes qui chacun joue à qui trouvera « l’utilité » ou la formule – pardon, l’équation – la plus sophistiquée, la plus originale ou la plus « efficace ». Le grand « travail » de l’économiste consisterait ainsi à trouver cette équation, ou système d’équations, qui par magie arriverait à modéliser toute une économie – c’est par exemple le grand jeu auquel se livre l’INSEE depuis des années, sans jamais y arriver bien sûr, ce qui leur laisse un job à temps plein.

subjectivité de la valeur

Ils n’y arrivent pas parce que c’est tout simplement impossible et que personne n’y arrivera jamais, et d’ailleurs fort heureusement. Ils commettent en effet deux erreurs conceptuelles qui leur refusent tout espoir. Les deux découlent de la nature subjective de notre valorisation des choses, c’est-à-dire du fait indiscutable que les choses n’ont pas de valeur intrinsèque et objective, mais qu’au contraire chacun de nous, individuellement, estime subjectivement et différemment cette valeur.

La première erreur vient ainsi du caractère foncièrement individuel de ce qu’on nomme la « préférence temporelle », c’est-à-dire la manière dont chacun fait ses choix d’action, y compris par arbitrage de son long terme contre son court terme. Ce caractère personnel et très intime varie à l’infini avec chacun et même pour chacun avec le temps, ce qui rend la modélisation sous forme « d’utilité » tout ce qu’il y a d’illusoire. De plus, espérer modéliser ce choix personnel serait nier notre libre arbitre, ou libre choix, si vous préférez.

Seconde erreur, et à mon sens la plus importante, cette approche par équation, souvent faussement « mathématique », suppose un juge externe arbitraire et intègre qui serait capable de connaître, comprendre et mesurer cette fameuse « utilité » pour nous tous, alors même que nous ne fonctionnons pas ainsi. L’économiste, ou le politicien, pourtant lui-même un humain qui devrait se rendre compte comment il raisonne lui-même, prétend se mettre au-dessus de tous les autres hommes et proposer quelque « formule » qui permettrait d’extraire l’utilité de chacun de la foule des esprits, et de sortir un nombre.

C’est bien évidemment ridicule, car personne ne peut légitimement se positionner en juge ou en expert de ce qui est bien pour nous individuellement. Personne à part moi ne sait ce que je désire.

Menger

Carl Menger, fondateur de l’école autrichienne d’économie.

économiste irresponsable

On me dira que pourtant, c’est un raisonnement de ce genre que fait l’entrepreneur quand il calcule la probabilité de ses gains ou de ses risques. Cela est très vrai cette fois, même si beaucoup optent pour des approches plus intuitives. Mais la grande différence entre l’entrepreneur et l’économiste tient au rôle, à cette seconde erreur vue juste au-dessus. L’entrepreneur prend des risques pour lui seul et sera en situation de les assumer seul. L’économiste agissant pour quelque politicien ou gouvernement prétend par contre tirer des conclusions et proposer des mesures forcément infondées qui toucheront toute la population sans jamais en subir les conséquences lui-même ni jamais savoir leur besoin réel.

En fait, outre cette impossibilité à représenter la réalité, l’utilitarisme, quelle qu’en soit la forme, n’est tout simplement pas libéral parce qu’il ne repose pas sur les principes libéraux du droit. Ce n’est pas une « valeur optimale » qui fait notre liberté, ou plutôt la « libéralité » d’une société, mais le respect de notre droit (de propriété). Imaginer une utilité qui suffirait à la (libre) décision pour autrui, c’est nier le droit individuel de tous et chacun à l’action selon ses propres critères, selon sa préférence temporelle.

L’utilité viole la liberté individuelle, car elle nie la valeur comme étant subjective. Se réclamer d’un utilitarisme, c’est prétendre qu’on sait mieux qu’autrui ce qui est bon pour lui. C’est la négation même du droit dont nous disposons tous de faire des erreurs ou des mauvais choix, libres.

 

Euclide