Contine minarchiste

Aujourd’hui, je voudrais partager avec vous une contine qui me vient d’une figure de l’activisme libéral d’arrière garde, un certain « Dominique Durand », que je me permets de nommer car il s’agit bien sûr d’un pseudonyme et que ce faisant je ne fais de mal qu’à un personnage qui n’a pas le courage de ses opinions. Nous l’appellerons comme tout le monde l’appelle, à savoir DD, ou Dédé.

Notre cher Dédé aime les histoires, semble-t-il, et en a inventé une qui exprime en effet un certain talent. Je vous la livre in extenso telle que lui-même me la livra comme argument, selon lui, pour démontrer l’impossibilité d’une société libertarienne sans état. Disons qu’au mieux, Dédé, qui n’est pourtant pas une flèche, manifeste un talent d’Achilles.

Vous l’aurez compris, je me propose de montrer combien, au contraire, son histoire révèle son incompréhension de la société libre, et donc de tenter de clarifier certains de ses concepts.

Ainsi donc, en résumé, voici l’histoire d’une libertarienne pleine d’illusion partant sur un autre astre pour contribuer à y fonder une société libre. Elle s’appelle Anne Archiste parce que Dédé entend montrer combien elle vit dans l’illusion anarchiste. Elle subira plusieurs agressions de Vikings de l’espace en guise de doses de réalité, pense-t-il, pour finir ecœurée au point de changer de prénom et devenir Jasmine, c’est-à-dire (jas)minarchiste.

minarchiste

Anne Archiste s’en va vers une lune de Jupiter…

Les erreurs de Dédé

La contine est reproduite in extenso ci-dessous, avec copyright garanti et 100% de certification d’authenticité, craché, juré, si je mens je vais en minarchie. Je vous laisse la découvrir. Il s’agit maintenant de partager avec vous les différentes erreurs de raisonnement ou d’hypothèse que notre ami a laissé glisser dans sa jolie fable.

erreur de l’aventure

Ce n’est pas le cœur apparent du sujet, mais Dédé commet pourtant une erreur fondamentale dès l’entrée en scène, dès son introduction au scénario. Si Anne Archiste et ses amis sont assez fins pour comprendre que l’état est la raison première aux problèmes sociaux – tous – que nous connaissons sur Terre, et qu’ils décident de se lancer dans une telle aventure que partir pour le voisinage de Jupiter, on peut imaginer qu’elle, qu’ils vont préparer ce départ un tant soi peu. Il est ainsi peu probable qu’ils partent « à l’aventure », comme on dit, la fleur au fusil, comme Dédé semble le supposer par la suite de son histoire. Personne de sensé ne le ferait.

Et comme Anne est libertarienne, en l’occurence elle est supposée par Dédé être « anarcho-capitaliste », ou « anarcap » en plus court, elle prendra les mesures que tout anarcap prendrait : elle s’entendra avec ses co-voyageurs et passera contrats avec eux – certains du moins – pour éviter autant que possible les conflits une fois sur place.

Concrètement, cela veut dire que notre groupe de pionniers spaciaux aura vraissemblablement signé un ensemble de conventions, contrats, engagements mutuels etc. destinés à traiter de trois choses au moins :

  1. Comment allons-nous vivre ensemble là-bas ?
  2. Comment règlerons-nous les conflits et la justice ?
  3. Comment nous protègerons-nous des agressions extérieures éventuelles ?

Autrement dit, peu importent les détails du comment, ce qui compte est de voir que les bases du droit (naturel) seront établies pour la colonie avant même qu’elle quitte notre sol. Cette préparation ne change pas l’argument de fond de Dédé mis en avant par son histoire, mais remet à sa juste place sa logique voulant que notre chère Anne devrait apprendre si durement la vie avant de comprendre le besoin de se défendre et de s’organiser. Pas si bête.

erreur de l’imprévoyance et de la surprise

Car bien évidemment, Dédé commet une seconde erreur dans le choix de son histoire : il se croit plus malin que notre chère Anne qui n’aurait rien vu venir. L’idée est très simple, elle consiste à lui faire remarquer que s’il a été assez malin pour imaginer une telle histoire, pour imaginer que des Vikings pourront venir débarquer en sauvages sur la nouvelle planète, il est un poil arrogant de croire que toute une colonie d’aventuriers anarcaps serait incapable de l’anticiper et de s’y préparer.

Je pense, au risque de me tromper bien sûr, que Dédé commet cette erreur du fait de son incompréhension de la manière dont les libertariens remplacent l’état et organisent leur société, comme nous le verrons en fin de réponse. Comme il n’a pas compris la nature contractuelle de la société libre, il oublie que l’élaboration de contrats est un préalable à, ou consubstantiel de la formation de toute société libre.

miracle des Vikings éternels

Dans son histoire, Dédé imagine des Vikings qui viennent, reviennent et reviennent encore. Ils semblent magiques, ces Vikings. Ils peuvent dépenser des sommes colossales à voyager dans l’espace, ils ont les moyens d’être armés et de dépenser en munition sans trop compter, ils arrivent à financer cela par quelques salades prises à notre pauvre Anne, et se reproduisent assez vite pour compenser leurs pertes en vies humaines. Trop forts.

On ne sait pas trop où ils habitent ni d’où ils viennent – de la Terre ? d’une autre planète ? – ni trop ce qu’ils font quand ils laissent Anne tranquille. Faut-il donc qu’il y ait dans cet univers assez de planètes aussi stupides et sans défense que celle de notre Âne pour qu’ils arrivent à prospérer par la seule rapine en série. Ridicule.

Et pourtant, Anne semblait bien être partie pour la seule et première planète découverte… Je vous dis, ces Vikings sont des magiciens.

Vikings

Vikings de l’Espace ? Vraiment ?

erreur de la confusion étatique

Avez-vous vu le film « Les sept mercenaires », ou « Les sept samouraïs » dont il s’inspire ? L’histoire de Vikings de notre Dédé a les mêmes bases que ces deux films.

Dans ces deux films, de pauvres paysans habitants un pays (le Japon pour l’un, le Mexique pour l’autre) pourvu d’un état censé les protéger subissent pourtant des vagues de razzia régulières de la part de brigands – nos Vikings. Et les paysans (Anne et ses amis) vont payer les services de mercenaires pour réduire à néant ces sauvages. Et cela marche. Bien sûr, cela est romancé, mais la thèse des scénaristes est claire : les mercenaires sont plus efficaces que l’état en place.

Bien sûr, cela est de la fiction. Mais on y constate que l’état si cher à notre Dédé ne jouait pas son rôle – sinon, pas de brigands – et que la sécurité est finalement venue de l’organisation spontanée de nos paysans, sans qu’il y ait de création d’un nouvel état.

erreur sur la nature de l’état

Mais je gardais le meilleur pour la fin – je crois du moins. Car la principale erreur de Dédé, elle est sur sa définition, sa caractérisation de l’état. En effet, il nous dit : « Mais ce qui gênait Anne Archiste et ses voisins, c’est qu’un tel système de défense commune avec contribution obligatoire de chacun, à une échelle aussi grande, cela s’appelle un Etat. »

Hélas non, cher Dédé, car ce n’est pas cela un état, et c’est bien votre problème : vous faites trois confusions. Max Weber définit l’état comme l’organisation revendiquant le monopole de la force sur un territoire donné, et c’est aussi ce que nous dit le Larousse : « En droit constitutionnel, l’État est une personne morale territoriale de droit public personnifiant juridiquement la nation, titulaire de la souveraineté interne et internationale et du monopole de la contrainte organisée. »

Donc en effet, un état est un système de défense, mais :

  1. Vous parlez de contribution obligatoire, mais celle de nos amis Archistes est volontaire. Chacun s’oblige à contribuer, mais il le choisit, cela ne lui est pas forcé. Pour piger la liberté, il est essentiel de faire la différence entre s’obliger et être obligé.
  2. L’organisation adoptée par nos amis de l’espace n’est pas un monopole ; vous dites qu’ils décident de « s’unir massivement », cela ne veut en rien dire qu’ils décident de mettre en place un monopole ; il est même tout à fait possible et probable que différentes communautés optent chacune pour des modes de défense différents, par exemples plus adaptés au terrain qu’ils occupent – et s’ils sont en mer ?
  3. L’échelle, grande ou pas, ne joue aucun rôle dans l’affaire, ce n’est pas parce que la Terre entière, les sept milliards que nous sommes sont organisés, qu’il y a de ce fait un état mondial, bien au contraire.

Notre ami Dédé ne sait pas bien faire la différence entre l’auto-organisation des anarcaps et son modèle minarchique monopolistique. Il ne sait pas bien non plus analyser une stratégie de défense abordée comme un projet avec des contrats, ce qui est pourtant la base de la liberté, imaginée par son cher Frédéric Bastiat.

Espérons que ce texte l’aura fait progresser dans sa réflexion. Lui ou d’autres. Vive la liberté.

La contine de Dédé

« Anne Archiste passait donc son temps à râler contre l’Etat ou contre tout projet politique, fût-il proposé par Frédéric Bastiat lui même pour une raison très simple : l’Etat, c’est mal, les impôts, c’est du vol, la politique, c’est une arnaque.

Anne Archiste fut donc ravie quand elle apprit cette extraordinaire nouvelle : une des lunes de Jupiter était habitable, des km2 de jupiterres vierges et fertiles étaient disponibles.

Anne Archiste vendit donc tous ses biens terrestres et s’embarqua sur le premier vaisseau spatial venu avec ses autres amis anarchistes : ils devaient tous se rendre sur l’un des continents de la lune Jupiterrienne, un continent ou l’anarchie allait enfin pouvoir être mise en pratique et surpasser les autres systèmes politiques archaïques.

Une fois sur place, Anne Archiste, débrouissailla un carré de terre vierge, commença à y planter ses salades, à y élever ses poules et tout se passa dans un premier temps merveilleusement bien : elle vivait bien, elle faisait ce qu’elle voulait, il n’y avait plus d’Etat et de politiciens pour l’ennuyer, le pied donc.
Malheureusement, cela ne dura pas.

Un jour, par surprise, une secte appelé les vikings déferla avec des cris sauvages sur sa ferme. Ces sympathiques anarchistes emportèrent toute sa récolte, toutes ses poules, tous ses biens, tous ses enfants pour en faire des esclaves, la violèrent de surcroit et la laissèrent pour morte.

Anne Archiste survécu néanmoins par miracle à cet épisode pénible (ce qui ne fut pas le cas de tous ses voisins).

Anne Archiste décida donc d’améliorer son système de défense (un simple fusil jusque là, fusil dont elle n’avait heureusement pas pu se saisir, elle n’avait eu la vie sauve que grâce à cela, seule contre 50 vikings, elle n’aurait pas fait le poids).

Anne Archiste se mit donc d’accord avec 50 de ses voisins pour organiser une défense commune capable de neutraliser une nouvelle attaque de ces vikings : tout le monde devait avoir une arme en état de fonctionnement chez lui avec une bonne réserve de munitions, tout le monde devait participer à des rondes à tout de rôle pour surveiller le territoire et avertir en cas de présence de Vikings.

Quelques années plus tard, lors d’une nouvelle attaque de ces Vikings, les choses se passèrent d’abord relativement bien : les Vikings furent mis en déroute et l’on ne déplora que quelques victimes et dégâts matériels.

Cependant, il apparut que certains voisins avait fait des économies sur les armes, les munitions et les rondes (en se reposant sur les autres) et que si chacun avait scrupuleusement respecté ses obligations, les Vikings n’auraient pu faire aucun dégâts ni victimes.

Malheureusement, on ne put pas réfléchir longtemps sur ces considérations et le moyen d’y remédier : les 50 Vikings mis en déroute s’étaient rapidement alliés avec une autre sympathique secte d’anarchistes, les Huns, qui étaient eux aussi au nombre de 50. À 2 contre 1, les Vikings et les Huns ne firent qu’une bouchée des 50 voisins d’Anne Archiste.

Anne Archiste fut à nouveau volée, dépouillée de ses enfants, violée et laissée pour morte.

Anne Archiste survécu néanmoins par miracle à cet épisode pénible (ce qui ne fut pas le cas de tous ses voisins).

Anne Archiste réfléchit donc au moyen d’améliorer le système de défense commun afin qu’un tel malheur n’arrive jamais plus.

La seule solution qu’Anne Archiste et ses voisins anarchistes (ceux qui étaient encore en vie du moins) voyaient, c’était de s’unir massivement avec des fermiers d’autres régions : si l’on était plusieurs milliers à organiser une défense commune, aucune attaque de Vikings ou de Huns ne serait plus à craindre.

Mais ce qui gênait Anne Archiste et ses voisins, c’est qu’un tel système de défense commune avec contribution obligatoire de chacun, à une échelle aussi grande, cela s’appelle un Etat.

Cependant, comme c’était la seule solution pour qu’un tel malheur ne se reproduise plus, Anne Archiste et ses voisins se résignèrent (intelligemment) à recréer cet Etat qu’ils avaient fui.

Anne Archiste changea donc de prénom et s’appelle désormais Jasmine. »

 

Euclide