Avaler les valeurs

Je ne sais si vous avez remarqué, mais depuis quelques années, il devient à la mode (que dis-je, il est incontournable, désormais) que les entreprises établissent, disposent et affichent avec juste orgueil leurs « valeurs » d’entreprise.

Ne me dites pas que vous avez échappé à la foule des mots qui sonnent bien et des slogans qui les accompagnent, ces quelques cinquante mots au maximum que tous les « grands » patrons croient uniques et originaux, un peu comme notre Liberté – Egalité – Fraternité, en somme, mais en mieux, forcément, en plus business. Alors on retrouve les intégrité, respect, clients, valeur, progrès, durable, responsable, innovantvert, croissance, réseau, humain, égalité, équité, leaderglobal et tant d’autres concepts sonnant bien, mais tous tout aussi creux les uns que les autres.

Nuage

Image de marque, flou et déséquilibre des mots-valises.

Par contre, je ne sais pas vous, et sans me poser comme l’expert ultime en la matière, je n’ai jamais rencontré, dans la foule de ces faux haïkus internes et ternes, des mots comme profit, dividendes, productivité ou richesse, qui pourtant seraient logiquement à la source même de la motivation capitalistique qu’on devrait attendre des grandes (ou petites) entreprise. Comment cela se fait-il ?

« ARISE »

Il y a maintenant une quinzaine d’années, j’ai connu la joie et le privilège de travailler pendant dix ans, avec une carrière dont je ne rougis pas, au sein d’un des grands cabinets d’audit et de conseil, un de ceux connus comme les Big 4 (à l’époque, c’était même encore les Big 6…).

Une des choses que je retiens de positif de cette expérience concerne les fameuses valeurs, justement. Nous étions au début du phénomène, et le Global (la direction mondiale de l’entreprise, en cabinet-langue) ne s’était pas encore emparée du sujet. Le RH local, un visionnaire, avait donc lancé son initiative locale. Je considère encore à ce jour que ce fut, pour moi du moins, une expérience qui m’apporta réellement un élément de motivation, ce qui devrait constituer une des… motivations de ces initiatives.

Ainsi, le jeu de pseudo-valeurs (nous verrons le pourquoi du pseudo plus loin) proposé alors était connu sous un sobriquet astucieux, car lui-même poussant à une certaine positivité et énergie : ARISE. To arise en anglais est quelque part entre surgir et se lever, donnant donc une idée d’action vers plus haut. Cet ARISE voulait dire Action, Respect, Intégrité, Solidarité et Épanouissement : je suis là pour agir et décider, pour avancer, en respectant les autres, comme les principes moraux et du métier, sans ignorer les copains en difficulté, qui me le rendront bien car tout cela nous épanouit. En gros…

Nuage

Le nuage de la répartition des pseudo-valeurs d’entreprise.

Il y avait bien sûr pas mal de baratin et de communication là-dedans, mais on y retrouve de vraies valeurs : bosser, respecter autrui, rester droit et intègre.

Arrive une philosophe

Puis par les hasards et chances que nous offre la vie, je rencontrais une philosophe professionnelle, une femme rare et attachante qui était passée par des postes en pseudo-ressources-humaines, postes qui l’ont assez dégoûtée pour qu’elle décide de faire de son doctorat en philosophie une carte de visite professionnelle.

Elle était comme moi très critique de ces valeurs machins-choses, certes avec plus de rondeur dans l’expression quand ma rondeur à moi était plus visible… Mais alors que pour ma part cette critique relevait de l’instinct, elle avait les références et la culture pour les décortiquer et m’éclairer. Sa synthèse fut sans appel : la question est réglée, depuis Aristote on sait qu’il n’y a que deux valeurs fondamentales : la justice (bien ou mal) et le respect (d’autrui, de l’individu autre). Tout le reste en découle.

Il est à mon sens extrêmement intéressant de noter au passage que ces deux valeurs sont aussi celles qui fondent la société libre, elle qui repose sur le droit et l’individu.

Mais alors ?

Mais alors pourquoi tant de bruit, tant de vains efforts à trouver des mots encore et encore, qui tous pourtant sont condamnés à n’être par essence que de pâles copies des deux valeurs fondamentales, ou des chimères masquant la dure réalité capitaliste ?

Eh bien à mon sens, c’est bien là qu’est précisément le sujet. Le post-modernisme, avec ses diverses manifestations verbales, novlangues d’entreprises d’une infinie variété et sottise, pousse la tête en entreprise pour finir de prendre le pouvoir sur nos esprits.

Ainsi deux phénomènes jouent de concert, il me semble, qui tous deux manifestent la fausse crise de l’entreprise : la mauvaise image du capitalisme, bien sûr, et l’avènement de la CSR (Corporate Social Responsibility) ou RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) en français.

Corporate Social Quoi ?

La responsabilité sociale de l’entreprise est un de ces machins qui nous sont tombés dessus progressivement ces dernières décennies en lien et sous l’influence des bidules écolos comme la COP2350 et les désaccords de Kyoto et Paris.

L’idée est à peu près la suivante (et je laisserai les spécialistes de l’analyse financière des entreprises préciser ou me corriger, je sais qu’il y en a qui lisent ces feuilles). Pour être cotée, tel au NYSE, au FTSE ou au CAC40, une grande entreprise doit produire régulièrement des rapports financiers, et a minima un rapport annuel détaillé. Lesquels rapports doivent comporter un volet décrivant ce que ladite entreprise a engagé comme actions pendant l’année pour démontrer sa conformité (oui Madame, c’est obligatoire et normalisé, la norme ISO26000 pointe son nez en la matière), conformité donc à cette norme qui édicte quoi-ça-veut-dire pour une entreprise-moderne-bien-sous-tous-rapports (enfin, surtout sur les rapports plus qu’à la vue de ce que ça rapporte) d’être une entreprise responsable. (Oui je sais, la phrase et longue mais c’est fait exprès, pour que vous vous sentiez plus responsables à sa lecture.)

RSE

Le baratin endormant l’entreprise RSE aujourd’hui…

En clair, avant cette norme et cette mouvance, les entreprises étaient non seulement irresponsables, mais sales, pas écologiques, méchantes, sans valeurs, égoïstes, génératrices de chômage et tout ce que vous pouvez imaginer que les gauchistes peuvent imaginer de pas-bien.

Risque et Profit

Mais dites-moi pourtant une chose. Le capitalisme d’entreprise par actions est généralement admis avoir pris substance en 1602 avec la Compagnie des Indes Orientales en Hollande.

Depuis, sur plus de 400 ans, que s’est-il donc passé avant que tout d’un coup, dans sa grande générosité, la Gauche nous fasse prendre conscience (enfin, nous oblige, surtout) que la question de la responsabilité peut se poser ?

Comment est-il donc possible que tous ces gens, ces méchants commerçants mais aussi politiciens de tous poils, n’aient pas trouvé à redire sur la manière dont les entreprises étaient responsables ? Il est bien sûr évident que l’entreprise était déjà responsable envers la société. Et de manière pertinente, puisque cela a tant duré, et partout.

Sa responsabilité est en fait extrêmement simple ; l’entreprise a exactement deux rôles : le risque et le profit. Le risque est ce qui a motivé les armateurs hollandais à se regrouper en une « société par actions » en 1602. Ils leur fallait mutualiser le risque de perdre leurs coûteux navires sur ces longs voyages, et mettre leur capital et enjeux en commun était une réponse. Le risque encore est ce qui motive la bonne gestion de l’entrepreneur ; s’il gagne il empoche, mais s’il se trompe sur la prise de risques, il coule. L’entreprise est le mécanisme social de test et d’essai de nouvelles idées de commerce où la prise de risque est à la fois concentrée et mutualisée entre les actionnaires, et récompensée par le profit.

Profit qui est la seconde responsabilité de l’entreprise. Car le profit n’est pas du vol, au contraire. Le profit se fait par des affaires réussies, ce qui veut dire un client satisfait, qu’on a bien servi et qui nous paye en conséquence. Il gagne, et on gagne. Plus il y a de profit et plus il y a de clients satisfaits. L’entreprise qui fait du profit est celle qui sert bien ses clients. Et cela devient alors sa responsabilité sociale : prendre le risque de répondre à la demande des clients de manière satisfaisante.

Assumer le capitalisme

Alors bien sûr, on me dira que tout est bien joli, bien que pas si clair que ça, mais que de toute manière j’oublie les obligations que nous avons tous et plus spécialement ces méchantes entreprises qui polluent envers l’environnement et le climat, et toutes ces belles choses dont nous devons nous préoccuper en ce monde.

Non, je ne les oublie pas. Ce sont ceux qui imposent à l’entreprise leur normes de CSR/RSE qui se trompent. En imposant ces normes, ils imposent des coûts. Les coûts augmentent les prix ou réduisent les marges, donc les profits, voire les deux. Quand les prix augmentent, ce sont les gens, les consommateurs qui sont appauvris. Quand les profits sont réduits, les actionnaires ont moins de motivation à investir. Donc moins d’entreprises se font et donc les gens, les clients ont moins d’offres pour satisfaire leur demande. Les gens, les pauvres donc en particulier, sont les victimes de ce type de logique. C’est bête pour une logique de gauche.

Et puis, soyons plus simples encore. Si le monde a vraiment des besoin en écologie, en climat etc., on peut imaginer que cela se manifeste de manière concrète un peu partout dans le monde. Et donc que les gens ont ici et là des besoins qui émergent ainsi. On peut par exemple supposer que les éoliennes, si elles sont productives et rentables, fassent l’objet d’une demande, car sinon, cela signifierait qu’elles seraient du gaspillage. Et dans ce cas, pas besoin de CSR ou RSE, puisque l’offre et la demande devraient pouvoir faire parfaitement le boulot.

On voit donc qu’il n’est pas besoin d’avoir honte du capitalisme et de l’entreprise pure et dure, celle qui fait du profit et crée de la richesse. Car comme cela l’a été pendant 400 ans et le sera encore longtemps, c’est bien par ces valeurs-là que l’entreprise prend sa pleine place morale, juste et utile au sein de la société contemporaine. Les autres valeurs ne sont que de l’esbroufe.

Assumons donc les valeurs du capitalisme, et ignorons les autres.

 

Euclide