Moulins avant

Dans un article précédent, Ravages du Don Quichottisme [i], nous avons constaté l’émergence d’une maladie politique qui consiste à créer des ennemis en inventant des dangers pour mobiliser les populations. Pour l’illustrer, nous y avons pris pour référence le héros de Miguel de Cervantès, qui par ses lectures s’identifie à un chevalier errant défenseur des pauvres et des opprimés. Une lecture unique et ressassée des auteurs marxistes fait de même se précipiter militants jeunes et vieux s’identifiant en révolutionnaires contre leurs propres « moulins à vent », toujours pour sauver le monde de la menace de « Géants » imaginaires.

Ces « moulins à vent » peuvent être aussi bien des organisations, des entreprises, des personnes mais aussi des concepts. « L’évasion fiscale » en est un superbe exemple. [ii] Régulièrement, le sujet revient à la surface pour stigmatiser les « riches », dénomination qui est en soi aussi une sorte de cible indéfinissable, précisément (qui est riche ? [iii]). S’il y avait fraude, les militants ne se priveraient pas de la dénoncer. Dans leur esprit les riches ne devraient pas l’être, voilà tout. Et donc tout ce qui n’est pas imposé prend le caractère d’une évasion fiscale. Ce serpent de mer revient périodiquement avec des montants farfelus prétendant que leur récupération permettrait la suppression au moins des déficits budgétaires, sinon des dettes de l’État.

Moulins

Moulin à vent inoffensifs.

Actualité du « bouc émissaire »

Nous abordons ici une variante du Don Quichottisme qui repose sur une actualisation du fameux « bouc émissaire » : une cible est désignée et elle est chargée de toutes les fautes pour éloigner les maux qui frappent la communauté.

L’usage du « bouc émissaire » repose sur deux fonctions.

  • La première consiste à faire endosser à quelques cibles, invariantes, emblématiques, tous les malheurs du monde.
  • La deuxième fonction est de détourner l’attention de ses propres responsabilités et de ses actions pour pouvoir faire progresser un projet sans rencontrer de résistance.

La caractéristique principale, et la raison pour laquelle nous les ravivons ici, c’est que ce sont aussi des « moulins à vent » : on attribue à quelque chose d’existant ou non des pouvoirs maléfiques, fantasmatiques. Nous retrouvons nos « Géants » aux bras démesurés.

Bouc

Bouc émissaire.

Cibles « boucs émissaires »

Les établissements Mc Donald’s par exemple sont attaqués comme représentants de la « malbouffe »[iv] américaine et responsable de l’obésité. L’entreprise se retrouve bien la seule visée, car on ne dira rien de ses concurrents directs, ni des autres formes de restauration proposant des pizzas, des croque-monsieurs ou autres kebabs…

L’obsession des détracteurs détraqués à force d’assauts répétés sur toutes les antennes de radio ou de télévision ont entraîné, on s’en souvient, des dérives violentes : « démontage » de l’établissement de Millau par José Bové, attentat mortel à la bombe dans celui de Quévert, ville du département des Côtes d’Armor par des militants bretons et saccage d’un établissement parisien le premier mai 2018 par des fascistes de gauche.

C’est la réussite insolente de cette marque qui déclenche ces fantasmes. Dans un domaine connexe, seul le Coca-Cola sera condamné, mais pas Pepsi-Cola, Breizh Cola, Virgin Cola ni tous les autres sodas, Orangina, Seven-Up, ou Schweppes, ni surtout les jus de fruits pressés contenant presque autant de sucres que la marque honnie.

Nous noterons une mention particulière pour le « Géant » Monsanto : à cause du glyphosate, produit présent chez de nombreux concurrents, ou les OGM, dont on ne peut prouver la nocivité, ce qui confirme que ce doit être dangereux.

On remarquera dans ces obsessions une sur-représentation qui relève de la xénophobie, des « géants » moulins américains.

En l’espèce, la réalité, la démonstration ou l’information scientifiques n’ont aucune espèce d’importance : l’essentiel est dans la détestation et la dénonciation des coupables, quitte à s’appuyer sur des explications relevant du magique.

Bouc émissaire, outil de « détournement »

Mécanisme de défense de détournement de l’attention par l’État réussissant à persuader le peuple, les électeurs, du danger (pour se protéger « tous ensemble, tous ensemble, tous ensemble ») le bouc émissaire permet de détourner les électeurs des vrais causes et partant des vrais remèdes.

L’extrême-droite, autrement dit les socialistes de droite, est un autre repoussoir particulièrement pratique au quotidien et en toute situation de violence.

Mais le degré ultime de la folie du bouc émissaire porte bien entendu sur le libéralisme, magnifié sous la forme d’un géant imaginaire.

Seront fustigés, le « nouvel ordre mondial », le « grand capital », le néolibéralisme, l’ultra libéralisme… L’extrême libéralisme a désormais fait son apparition. Comme si la liberté pouvait être extrême.

Cela nous étonne toujours ces attaques permanentes truffées d’exagérations.

Néo.

Néolibéralisme.

Exagérations, éliminations

L’emploi du superlatif est pourtant une habitude constante des communistes : ils fonctionnent comme ça, même entre eux. Le combat socialiste commence par la dialectique. La méthode consiste à hyperboliser en négatif la désignation de l’adversaire.

Dans la « Révolution permanente », [v] Trotski, et Lénine emploie la même méthode dans ses livres, [vi] attaque Alexandra Kollontaï [vii] en la qualifiant « d’ultra gauchiste hystérique », ce qui aurait aujourd’hui une connotation « genrée » pas très politiquement correcte. Plus loin, page 47, il s’attaque à un autre compagnon de route, Radek, [viii] en le traitant d’« ultragauchiste », lui aussi.

Comme pendant la révolution française, toujours à la recherche de la pureté idéologique on attaque nommément les adversaires avant de les éliminer physiquement.

L’adversaire est un « renégat », « suppôt de l’impérialisme américain », fasciste, raciste, « démocrates petits-bourgeois », « pauvre d’esprit », « social-chauvin », « opportuniste », [ix] etc.

Le capitalisme n’existe pas : ce n’est pas une idéologie, personne ne se réclame politiquement du capitalisme. Personne ne s’affirme « capitaliste ». Si on le réduit à sa fonction technique, la possession d’un capital, tout le monde l’est, ou peut l’être, c’est une question de degré.

Comme le capitalisme, le néolibéralisme n’existe pas. La technique du « bouc émissaire » est poussée à son paroxysme. Personne ne se dit ou théorise un néolibéralisme pour le défendre. Le néolibéralisme n’existe que par le discours et les publications de ses ennemis. Dernièrement une ligue, Tam Tam[x] s’est constituée en Belgique, rassemblant des associations diverses et variées avec pour ambition de s’opposer au « néo-libéralisme » : on crée ainsi une armée de Don Quichotte « sous une bannière commune. »

Film

L’Homme qui tua Don Quichotte.

Même hallucination

Au moins, le Don Quichotte du roman est seul dans ses hallucinations. Sancho Panza, son valet représente le bon sens paysan, les pieds bien ancrés dans la réalité. Son maître n’en a que faire, tant il est malade. Nos militants « Don Quichotte » partagent la même hallucination. Ils chargent sus à des « moulins à vent » qui n’ont même pas d’existence physique.

Plus la société est socialisée, plus on reporte la responsabilité des échecs sur le libéralisme.

Dans le prochain article, pour illustrer la fonction de détournement du bouc émissaire, nous présenterons l’offensive du gouvernement français contre Internet et les maintenant fameux « GAFAM. »

 

Maverick

[i] Ravages du « Don Quichottisme ».

[ii] Il y a en a bien d’autres, tout aussi fallacieuses : « l’obsolescence programmée » est ainsi une œuvre d’art.

[iii] « Est riche celui qui est moins pauvre que moi » me semble la seule définition opérationnelle.

[iv] « Malbouffe », cible qui représente elle-même un danger imaginaire qu’il faut combattre.

[v] Révolution permanente, Léon Trotski, 1931.

[vi] Quand on lit Lénine et Trotski, on est frappé par la permanence des attaques ad hominem, avec une préférence pour renégat, ce qui est symptomatique de par sa référence religieuse.

[vii] Alexandra Kollontaï, militante communiste russe, féministe, 1872-1952.

[viii] Karl Berngardovitch Radek, 1885 – 1939, révolutionnaire bolchevique, dirigeant du Komintern.

[ix] On trouve de nombreuses expressions de ce genre chez Lénine, notamment dans « L’État et la révolution », 1917 ou « La maladie infantile du communisme, le gauchisme », 1920.

[x] Voir Tam Tam, initiative belge pour lutter contre les « méfaits » du néolibéralisme.