Pour boire, ou pas

Alors que j’écoutais un débat sur le sujet vu du côté des États-Unis, l’idée me vint de prendre le pourboire comme un exemple concret – il y en aurait des centaines à prendre – des concepts de la vie de tous les jours qui ont été tordus et déformés par la lente socialisation de notre société, avec l’avantage ici de montrer comment les deux côtés de l’Atlantique se distinguent sur le phénomène.

Tipping...

Service bien compris ?

Pour les plus jeunes lecteurs, il est peut-être utile de rappeler ce qu’est un pourboire, puisqu’en France cette pratique s’est presque totalement perdue. Un pourboire, c’était une menue somme d’argent qu’on donnait spontanément à un serveur ou à un livreur, disons à un « travailleur » pour nous avoir bien rendu service ou bien traité, bref pour exprimer notre gratitude. Et la menue somme devait lui permettre d’aller s’offrir un « coup à boire », ou tout autre petit plaisir. C’est le petit billet qu’on glisse dans la main du voiturier ou du bagagiste dans les hôtels, un peu huppés, ou pas.

To Tip or Not To Tip

Quiconque a un peu vécu aux États-Unis sait que le pourboire, le « tip » comme ils disent, est omniprésent dans les restaurants, les hôtels et dans bien d’autres endroits. Clairement, la raison d’origine est la même, destinée à marquer son appréciation d’un bon service. La différence principale tient au caractère presque obligatoire du geste : il est souvent mal vu de ne pas donner de tip.

Le Français qui ne penserait pas, voire qui refuserait de donner un tip provoque la surprise et l’étonnement, parfois des réactions de type shocking de la part de ses convives autochtones.

Si vous expliquez qu’en France le pourboire est rare, on vous explique aussitôt qu’aux États-Unis il est systématique parce que les serveurs n’ont pratiquement que cela pour se rémunérer, ne percevant rien ou presque des patrons de bars ou restaurants. Il serait donc comme immoral de ne pas payer ces serveurs en juste retour du service qu’ils nous rendent en salle.

À cela, je réponds que le pourboire est un geste libre, il reste de ma décision de client pour marquer la qualité du service, chose que mes amis Américains m’accordent le plus souvent. Donc je n’ai aucune raison de devoir donner un pourboire systématiquement, alors que l’usage américain va de plus en plus vers un 10% systématique – l’interview en référence évoque même le chiffre de 15%, telle une TVA !

Si les serveurs n’ont pas de rémunération, c’est leur problème et non le mien et il n’y a aucune raison que cela influe sur mon porte-monnaie. De plus, qu’en est-il vraiment et combien sont réellement les serveurs qui jouent sur les deux tableaux ? Tant mieux pour ceux qui y réussissent, mais c’est sans mon argent. Je ne donne que lorsque je le décide et apprécie le service.

Cette évolution vers le tip systématique s’est faite pour grande part à cause du flot du politiquement correct dont souffrent les USA. Dans ce pays, il est de moins en moins possible, de plus en plus mal vu, de ne pas aller dans le sens de la bien-pensance, surtout quand il s’agit de populations « fragiles », comme celle des serveurs qui souvent – mais pas toujours – sont des étudiants payant leurs études. Rien que pour cette raison, je continuerai à refuser de tomber dans cette mélasse confuse du tipping.

Aucun travail ne mérite salaire

Ceux qui pensent que mon comportement est minable en ont le droit. Mais qu’ils se disent que la seule manière, il me semble, de pousser les serveurs et restaurateurs à discuter de la rémunération des premiers consiste précisément à les renvoyer face à face en refusant de financer ce qu’on n’a pas à financer.

Car lorsque je vais dans un restaurant, je n’y attends pas juste des plats, j’y attends d’abord un service. D’ailleurs, chez McDo et autres chaînes de fast-food, personne ne vous demande de tip, pas même aux USA, bien qu’il y ait des serveurs au guichet qui vous servent littéralement sur un plateau.

Cette notion est plus vaste encore, elle touche un autre tabou, celui du travail. Personne ne paie jamais un « travail ». Si nous devions être payés pour le simple fait de travailler, nous pourrions réclamer salaire ou pourboire pour une chose aussi stupide que de creuser des trous à la petite cuillère et ensuite les reboucher pour les recreuser encore. C’est évidemment ridicule. Seul un service mérite salaire.

Nous ne n’acceptons de rémunérer que contre un service, dans tous les cas. Le restaurant m’offre un service de restauration, pas juste un plat dans une assiette. McDo me nourrit, BMW m’apporte une solution à mon problème de transport, Apple une solution à mon besoin de télécommunication, IKEA une solution de mobilier, la SNCF devrait m’apporter un service de transport – mais on en est loin.

Je revendique donc de payer le restaurant pour son service, et si le serveur a une bonne tête, de rester libre de décider de lui octroyer un bonus, une prime, une gratification, à ma convenance.

Smic quart de rouge

En France, et plus largement en Europe, les mœurs ont évolué dans le sens inverse. Dans les restaurants, les prix sont « tout compris » et le service y est pris en compte. Au point qu’il est exceptionnel que quiconque laisse un pourboire, ce qui pose question, dans l’autre sens.

Ici, le contrat entre le restaurateur et le serveur est obligatoire. Fort bien. Mais il subit le code du travail et ses inepties, à commencer par le SMIC. Et le SMIC (im)pose une rémunération minimale, il assure au serveur un gain quoi qu’il fasse, qu’il serve bien ou pas. Les clients le savent, c’est comme aux USA, dans l’autre sens. Et selon la même logique inversée, personne ou presque ne va donner de pourboire à des serveurs qui n’ont pas de motivation particulière à nous servir au meilleur niveau.

Ici, c’est en supprimant la marge de négociation entre le serveur et le restaurateur que le système a rendu le service de faible qualité et le pourboire inadapté pour exprimer une qualité meilleure. À cela vient s’ajouter la chasse qui est faite à toutes les rémunérations dites « au noir » et vous aurez une image à peu près complète de la quasi disparition du pourboire… et du sens du service en France.

Service bien compris

Comme toujours, la conclusion est à la liberté et aux stupidités que l’état ou le politiquement correct, qui en est la prémisse, nous conduisent à faire, là où la société a ou avait trouvé des solutions simples est adaptables. Si je suis content d’un serveur, je dois pouvoir le gratifier, sans y être obligé. Et le système fonctionne au mieux quand serveur et restaurateur sont eux-mêmes libres de s’adapter à ma liberté. Le système fonctionne au mieux quand chacun s’occupe de ce qui le regarde, voilà tout.

 

Euclide