Organiser les Libertariens ?

Cette sévérité de principes, cette observance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable avec les mœurs anglaises, qui, en matière de liberté individuelle, n’admettent aucun arbitraire. – Jules Verne, Le tour du monde en 80 jours

Au détour d’une conversation impromptue, un ami libertarien sincère, soucieux de faire avancer nos idées aussi efficacement que possible, et je l’en remercie, me fit part d’une inquiétude qu’il nourrissait à voir notre mouvement trop peu organisé, selon lui.

Les circonstances ont permis que je me lance alors dans une réponse assez longue, profitant de sa question pour brosser les différentes facettes de l’enjeux d’unification supposé tel que je le perçois.

Nous avons choisi de remettre cette improvisation au propre, osant imaginer qu’elle pouvait avoir un intérêt quelconque pour nos amis et pour notre mouvement.

Question

Question : « Une remarque que pourrait avoir une personne extérieure, ou novice, sur les libertariens serait de voir à quel point ce mouvement n’est pas homogène. On dirait que n’importe qui ayant une ou deux idées libérales se revendique libertarien. Y a-t-il une espèce de « tronc commun » avec des divergences secondaires ? Y a-t-il une dispersion des libertariens ? »

Tournée ainsi, la question m’a laissé penser que je contribue moi-même à disperser, à me disperser ou suis source de dispersion. Or pour ma part, j’ai plutôt l’impression que ce sont « les autres » qui se dispersent. Bien sûr, ça peut être vu comme simpliste et arrogant, mais je vais m’en expliquer.

Chez ceux se disant libertariens, il y a des hayekiens, des hoopéens, ou rothbardiens, voire des randiens… On trouve des références théoriques diverses, mais le problème premier, me semble-t-il, est plutôt un problème de cohérence théorique plutôt que de références en termes d’auteur.

De plus, comme libéral, on pourrait arguer qu’il faille être tolérant, bienveillant ; accueillir les personnes conquises par les concepts de Hayek ou d’autres « libertariens-lalala », comme les décrit Hoppe.

Ma réponse est clairement « non ». Non, il ne devrait pas y avoir, il ne peut pas y avoir de variété théorique. Et cette position n’a rien de dogmatique. Pas plus que dire que « 2+2 ne peut pas donner 5 » serait dogmatique.

Pour expliquer cela il faut revenir aux concepts, où il y a plusieurs domaines différents, et aux facteurs de différentiations entre libertariens.

libertarien

Don’t Tread On Me. Et puis c’est tout.

Références théoriques

Le premier point est clairement une divergence sur les fondamentaux théoriques. Ensuite, il y a des différences sur des « nuances » (par exemple sociétales ; de sensibilités…). Ainsi, certains sont pour l’avortement, d’autre seront contre. À cet égard, je suis toujours ouvert à m’entendre dire que je n’ai pas raison, car il y a toujours à apprendre, mais il faut alors argumenter et me montrer pourquoi.

Il y a également des différences sur la stratégie en elle-même : quels sont les champs d’actions, quelles sont les actions à mener pour regagner du champ pour la Liberté ?

Ce sont, je crois, le plus souvent les deux questions qui sont sources de dispersions, de disparités.

Mais mon « non » part d’abord de la notion de Liberté en elle-même, où il ne devrait pas y avoir de discussion entre libertariens. Rothbard a défini clairement ce qu’est la Liberté, et sa définition ne devrait pas faire l’objet de débats, tant elle est claire et précise et surtout la seule pleinement compatible avec le NAP, le principe de non-agression.

C’est, tout simplement, le droit de faire ce que l’on désire avec ce qu’on a, ce qui nous appartient.

Cette définition est difficilement contestable si on est libertarien, car elle pose tous les fondamentaux. La Liberté est affaire de Droit (pas d’utilité), le droit d’exprimer sa libre volonté dans l’action, c’est-à-dire la Vie, et bien sûr elle est limitée mais pas par un état arbitraire, ni par les autres de façon arbitraire, mais par la matérialisation du droit qu’est la Propriété privée, supposée reconnue d’autrui.

Viennent ensuite quelques principes, comme celui de non-agression, mais ils ne sont pas nombreux (tout comme en économie d’ailleurs). Tout le reste n’est que déductions. Et c’est sans doute là l’autre point important et la raison la plus forte à mon « non ». La théorie libertarienne, c’est du pur raisonnement logique tiré de la définition de la Liberté. Comment pourrait-on débattre de logique ?

Ainsi, toutes les positions théoriques sont des déductions des principes fondamentaux. Il n’y a donc guère de discussions ou de débats, il n’y a que des déductions. Sauf bien sûr pour contester de fausses déductions. Par exemple, la position sur l’avortement, ou nous laisserions le choix à la mère, n’est pas une position dogmatique, mais une position logique qui découle du droit naturel bien compris.

Temps et apprentissage

Bien sûr, il faut du temps pour assimiler ces fondamentaux, et à tout moment il peut y avoir des personnes qui n’ont pas encore tout assimilé, qu’il faut alors savoir aider ; mais c’est une autre question de savoir et d’apprendre que celle de la possibilité de disparités et de différences dans la théorie. Tout au plus, c’est une question d’apprentissage et de compréhension, pas de disparités.

S’agissant de ces personnes qui n’ont pas encore tout assimilé, ou qui n’ont pas encore la pleine compréhension théorique, je considère que mon et notre boulot est double.

Tout d’abord, il convient de faire l’effort de comprendre nous-mêmes le message et de savoir l’expliquer aux autres. Au fur et à mesure de notre propre apprentissage, notre boulot devient d’enseigner aux autres à eux-mêmes progresser. Il n’est pas par contre d’aider à rester convaincu ceux dont les positions sont incohérentes. Ni de rester soi-même coincé à un niveau incohérent.

Par exemple, certains se disant libertariens m’affirment en tant que tels que la libre circulation des personnes serait une position libertarienne, ce qui est une erreur conceptuelle. Cette Liberté peut être souhaitable, mais la réalité est que la circulation doit être approuvée par ceux chez qui l’on passe, circule et se rend. Il y a donc une condition préalable forte à la « libre » circulation.

Sur un tel cas, ce n’est pas en lui disant : « Oui, mais ce n’est pas grave, entre libéraux il faut être tolérant avec les idées, il faut être tolérant envers la personne, elle n’a pas tout à fait tort. » Ce n’est pas avec de telles réponses que la personne pourra progresser. Évidemment, chacun pense ce qu’il veut ; mais ça ne fait pas pour autant de cette personne une libertarienne accomplie. Il faut au contraire lui montrer le manque de cohérence théorique entre sa position et les fondamentaux théoriques.

Mais sur ce point, arrive un enjeu d’importance. Car il faut donc faire la différence entre les personnes qui sont prêtes à avancer sur le chemin de la pensée libertarienne, et ceux qui se pensent libertariens.

anarchie

Libertarien ici, et vous ?

La vraie question

C’est là la vraie question, et ce contre quoi je me soulève. Comment en tant que libertarien, dont l’argument de base consiste à mettre notre cohérence théorique en avant, parce qu’elle est la garantie de la solidité et de la légitimité de notre revendication à être libres, comment peut-on imaginer proposer des idées si elles sont en réalité incohérentes ? C’est aussitôt prêter le flanc à leur critique.

Pour la diffusion des idées de Liberté, il convient donc de pousser les gens, nos porte-voix, à évoluer, à faire leur cheminement afin d’évoluer ; ce n’est pas une question de tolérance mais de cohérence.

Pour clore sur le point de la tolérance, je reprends l’exemple de l’avortement. Tout libertarien se retrouve, ou devrait se retrouver, derrière l’idée que le choix revient à la mère. Tout individu peut bien sûr, au titre de sa sensibilité propre, une préférence autre sur la question, se dire « je suis conscient de la position théorique, » mais « mon choix personnel est plutôt… » On peut très bien accepter la théorie, et avoir sa manière de l’appliquer. Aucun problème. Je suis très pointilleux sur la théorie, la cohérence , mais je ne juge pas les sensibilités des gens quand les sujets peuvent avoir une dimension concrète personnelle. Ce sont des domaines très différents.

Quid de la stratégie ?

Il y a une infinité de stratégies pour promouvoir l’idée de la liberté. Forcément, les stratégies mises en œuvre seront dépendantes des différentes étapes où les personnes les mettant en place sont dans leur propre cheminement d’apprentissage. Et les stratégies des minarchistes sont forcément des stratégies qui ne peuvent pas dépasser la minarchie. Donc qui ne nous conviennent guère.

Elles ne peuvent pas dépasser la minarchie précisément parce que le minarchiste se satisfait d’avoir un état sur le dos et ne demande pas à le voir ou faire disparaître. La stratégie minarchiste que j’appelle réductionniste n’est pas une mauvaise chose en soi, mais jamais elle ne nous donnera la Liberté. Pire, elle véhicule l’idée que la Liberté serait la minarchie, ce qui est le grand défaut de cette stratégie.

Aller dans le champ de la stratégie suppose de comprendre ce qu’est la société libre, qui est la cible, et comment l’atteindre. Par exemple, minarchie, réductionnisme, sécession, anarcapie, quelle cible et quel chemin prendre dépend de l’ambition libérale réelle. Tout découle de l’objectif à atteindre. Un minarchiste n’a pas le même objectif qu’un réductionniste, faisant que le second peut être un allié.

Là encore, il convient d’accepter que nous avons tous quelque chose à apprendre, il faut accepter que nous sommes tous en cheminement. Cela peut amener à des divergences d’apparence, mais il est important que la concurrence dans les actions ne nuisent pas à l’objectif ultime. Et pour cela que les idées soient claires et unies quant à la cible et quant aux embûches sur le chemin.

Unir les idées

Au final, on pourrait croire que je suis un facteur de dispersion, mais de mon point de vue, je râle et je rappelle à l’ordre pour unir sur une ligne cohérente. Il ne s’agit pas de faire le dictateur des idées, mais que nous prenions la ligne, la bonne ligne, et fassions en sorte d’être forts sur cette ligne.

Cessons de nous disperser en refusant de voir qu’il y a la logique avant tout, et cessons de nous voiler les yeux en nous admettant et en renonçant : « oui, il y a les minarchistes, il y a les… » Je passe pour tatillon et rigide, mais ce n’est en réalité que rester honnête. Si je n’ai pas raison, il faut m’expliquer en quoi, et j’avancerai à mon tour, comme je l’ai toujours fait.

Pour pouvoir s’unir, il faut s’unir sur les idées. Pas sur la tolérance.

 

Euclide