Sous influence toi-même

Lors de mes échanges assez fréquents avec des gauchistes peu réfléchis, pléonasme me direz-vous, il arrive régulièrement que ces gens croient malin de venir contester le principe de liberté de choix que possède l’individu envers ses propres actions et partant envers sa responsabilité sur le cours de sa vie. Cette contestation est importante pour eux car elle leur permet de nier l’individu et de justifier toutes les formes de collectivisme et de dictature. Elle est donc réciproquement importante pour les libéraux pour remettre ces thèses à leur juste place. À noter au passage que je parle des gauchistes, mais que hélas tout ce qui va suivre s’applique également à bien des gens se disant de droite utilisant les mêmes arguments – mais la droite est-elle de droite ?

La liste des arguments est presque toujours la même. Le plus commun consiste à avancer que nous serions tous sous influence, des médias, de la publicité, de notre environnement proche, et que cela suffirait à annihiler notre possibilité de choix individuel réel. Il est le plus souvent facile de démonter ces dires en pointant d’abord sur la confusion qu’ils portent entre influence et décision. Nous sommes évidemment tous sous de nombreuses influences, mais il demeure que chacun de nous, individuellement, agit, choisit, prend les décisions qui forgent son chemin dans la vie, en fonction de certaines de ces influences, ou pas. Peu importe, la décision est là. Puis en faisant remarquer que probablement notre interlocuteur n’inventa pas son argument, qu’il se trouve donc de ce fait lui-même sous influence d’idées tierces et donc, si on suit sa propre logique, qu’il est incapable de décider seul si son argument est pertinent. Et que par contre s’il s’en croit capable, c’est qu’il nous concède la différence entre influence et réalité de la décision. Pris entre décision individuelle ou stupidité, ceux qui comprennent la réponse sont en général désarçonnés, les autres étaient de toute manière perdus d’avance.

déterminisme

«Sous influence» : Arte diffuse la série BBC «Apple tree yard»…

Machines biologiques ?

Mais voilà que depuis quelques fois, une vague de pseudo scientifiques en quelque branche de la biologie viennent me servir leur savoir assuré pour prétendre sceller le sort de notre liberté de choix et d’action. Tous viennent m’opposer une variante du déterminisme scientiste, cette idée qui voudrait que notre caractère biologique ferait de nous comme des machines biologiques qui seraient donc déterminées dans leurs choix par avance, par construction. Une première batterie dans cette mouvance vient, me disent-ils, des neurosciences, lesquelles auraient fait de tels progrès que la chose serait entendue. La connaissance la plus récente serait définitive : notre cerveau ne fonctionne pas au hasard et il est très clair que notre pensée et nos décisions s’y matérialisent, notamment en termes de zones fonctionnelles, de signaux électriques entre la foule des neurones reliés par une foule plus grande encore de synapses. Ou que sais-je, peu importe, nous verrons pourquoi.

Une autre ligne s’est faite jour aussi, qui vient d’une autre logique encore, mais toujours statique et structurelle. Je pense ici à des généticiens, domaine où il est certain en effet que la connaissance avance à grande vitesse, mais un peu comme un Champollion qui se lancerait à aborder le Maya. Leur thèse, proche de la première, consiste à constater que notre ADN individuel détermine l’ensemble de notre fonctionnement biologique et que sur cette base, le fonctionnement de notre cerveau et donc notre pensée sont déjà déterminés par nos gènes. C’est un peu donc comme d’affirmer que là où il y a gènes, il n’y a pas de loisir… de choisir librement.

Voile d’ignorance ?

Ces deux manières de voir les choses commettent chacune à sa façon la même erreur envers la réalité de notre humanité et sa complexité, qui est sans commune mesure avec ce que leur faible esprit a su en saisir. Les premiers en sont à un point où ils commencent tout juste à constater un nombre certes grandissant de phénomènes et d’organisations de notre cerveau et du système nerveux. Cette recherche est utile et méritoire, que ce soit clair. Mais ils sont encore très loin de pouvoir donner, pour chacun de nous, une explication pas à pas de chaque succession de neurone individuel entrant en jeu dans la formation d’une pensée et d’une décision. Je doute fort qu’ils y arrivent jamais, car il n’est pas sûr que nos cerveaux individuels fonctionnent tous exactement de la même manière. Et cela suppose que ce soit ainsi que la pensée se forme, se matérialise, ce qui est loin d’être certain. On ne sait pas comment se produit la pensée, en fait, j’y reviendrai en parlant du « GEB ».

Quant aux généticiens, ils arrivent en effet à caractériser de plus en plus de gènes élémentaires, on pense notamment à ceux dont l’action est ce que j’appellerai finale, c’est-à-dire directement visible, comme le(s) gène(s) des yeux bleus. Mais ils ont encore un travail phénoménal à mener pour comprendre au plus près le processus chimique global faisant passer une séries de brins d’ADN à quelques cellules identiques, puis plus de cellules qui commencent à se différencier, puis encore plus de cellules toujours plus différenciées et positionnées de façon toujours plus particulière. Sans oublier que l’ADN code aussi les processus plus élémentaires de production des molécules nécessaires à tous les éléments chimiques de telles cellules, dans le bon ordre. Autrement dit, notre ADN est beaucoup plus un plan de fabrication et de construction, puis un plan de fonctionnement et d’entretien du corps humain qu’un plan pour déterminer en détail notre comportement, même si manifestement ce plan porte en lui bien des comportements innés.

Ce que je cherche à faire toucher du doigt, c’est la distance immense qu’il y a entre une génétique plan-de-construction et une qui serait un plan-de-décision-au-quotidien, extrêmement improbable, distance décuplée par les nombres en jeu. Les quelques trois milliards de lettres de notre génome organisent en effet la production et la vie de 37 milliards de milliards de cellules, ou encore quelque 7 milliards de milliards de milliards d’atomes… Pas sûr qu’on puisse dire que nous avons déjà tout compris d’une telle complexité.

complexité

Complexité de nos processus réels.

Distance à l’intelligence

De plus, les deux domaines, ou du moins ceux qui croient pouvoir y voir une source d’argument, omettent le plus souvent de prendre en compte notre apprentissage enfantin. En effet, tout laisse à penser que cette complexité immense, purement statique, est décuplée par la dynamique de notre apprentissage, et ce dès le stade du fœtus. Au fur et à mesure que son cerveau se forme, que sa mémoire devient possible, que ses sens s’activent, il commence à enregistrer. Après sa naissance et pendant les premières années, celles dont nous n’avons pas de souvenir conscient, le monde est découvert, les gestes de base sont acquis, la vue et les sens se précisent, la conscience se forme, la langue s’enregistre et s’apprend. Ce travail énorme nous fait passer d’un cerveau presque vide à celui d’un enfant capable de parler et donc de penser. Et chacun à sa manière puisque chacun connaît un apprentissage propre. Le phénomène concret produisant la pensée est donc selon toute vraisemblance au moins autant un produit de notre apprentissage que de la structure physique du cerveau, un peu comme un logiciel qui a besoin d’électronique mais aussi de données acquises pour fonctionner.

Il y a un ouvrage que je recommande chaudement qui donne un éclairage que je crois original et révélateur sur ces deux questions. Le livre « Gödel, Escher, Bach : Les Brins d’une Guirlande Éternelle » (GEB) de Douglas Hofstadter est un ouvrage déjà relativement ancien (1979, revu en 1994) mais qui reste je crois une bible pour appréhender la complexité de notre propre pensée. Écrit avec comme objectif premier de proposer une réponse à la possibilité d’une intelligence artificielle obtenue par logiciel, l’auteur, d’une érudition rare, donne entre autres un aperçu de la réalité et de la complexité du processus génétique en des termes parfaitement accessibles. De même, il aborde le fonctionnement cérébral et en montre la complexité, cachée sous une simplicité apparente. De plus, tout l’ouvrage cherche à faire toucher du doigt cette fameuse distance entre la mécanique élémentaire du code logiciel et l’infinité apparente des couches d’abstraction construites par notre cerveau pour aboutir à conscience et pensée.

Sa thèse consiste précisément à mettre en avant la conjonction de mécanismes simples (neurones, synapses et les associations entre eux) et leur nombre comme infini pour produire assez d’associations et de combinatoire pour que l’apprentissage finisse, abstraction après abstraction, de proche en proche, par produire le phénomène de la pensée et de la conscience, comme un logiciel peut finir par donner l’impression de nous comprendre. Autrement dit, ce livre montre combien la science a encore de chemin à faire avant d’espérer prétendre déterminer ou prédire nos processus biologiques impliqués dans la prise de décision.

Le « GEB » s’aventure aussi, avec humour, sur le terrain de la question de dieu, qu’on ne peut totalement oublier s’agissant de déterminisme. Dans un de ses dialogues, il fait une analogie osée mais très convaincante de dieu avec l’infini des mathématiques, où dieu serait donc comme la limite à l’infini de notre capacité propre à monter dans les niveaux d’abstraction. Tous ceux qui imaginent que dieu peut se déduire comme limite de la chaîne causale de l’univers devrait s’intéresser, je pense, à ce concept et à cet ouvrage qui suggère par la complexité la probabilité non négligeable d’une infinité de régressions causales.

GEB

Gödel, Escher, Bach : Les Brins d’une Guirlande Éternelle.

Faux déterminisme

À ce stade de cet article déjà long, il me faut préciser que le déterminisme n’est pas lui-même en cause ici. La démarche scientifique en général repose sur son principe. Si nous ne supposons pas que le monde est ainsi fait qu’il est comme mécanique dans ses divers aspect, c’est-à-dire que nous pouvons espérer le comprendre, le décrire et anticiper sur les événements dans chacun de ces domaines, alors la science est vaine et la connaissance impossible. Et en effet, en physique, en chimie et autres, nous arrivons bien à constater et à profiter d’un déterminisme de la nature – même en physique quantique. Ce n’est donc pas le déterminisme scientifique que je critique dans ce billet, mais le faux, voire l’illusoire déterminisme. Mais l’épistémologie sur laquelle nos amis biologistes croient pouvoir s’appuyer pour donner un caractère scientifique à leur affirmations et conclusions. Ce que nous avons vu, c’est que pour le moment, il y a encore bien trop d’inconnu, notre compréhension effective de la formation de notre pensée ne permet pas de faire entrer ces deux domaines dans le champ d’un déterminisme véritablement scientifique.

Et à mon sens, la véritable raison faisant que leur démarche politique est vaine, c’est que cette complexité débroussaillée ici montre surtout les nombreux facteurs entant en jeu – et j’ai pu en oublier – donc d’un certain déterminisme certes, mais d’un déterminisme qui ne peut être qu’uniquement individuel. Entre la spécificité de notre ADN personnel, la combinatoire de notre cerveau propre, le caractère clairement individuel de notre apprentissage, et le tout encore extrêmement mal connu, comment imaginer qu’on puisse – à ce jour – tirer des conclusions universelles et collectives quant au processus cognitif de décision de la personne humaine ? Une autre manière de résumer l’idée serait de voir que nous sommes bien, chacun, une machine biologique, mais dont la complexité comme infinie, et les paramètres eux aussi innombrables (apprentissage, culture) fondent l’unicité et la liberté factuelle.

Pour conclure ce survol qui reste très rapide et superficiel à bien des égards, je propose au lecteur de découvrir un ouvrage souvent oublié. Theory & History de Ludwig von Mises est un livre qui apporte des bases essentielles en matière d’épistémologie des sciences sociales, de compréhension de ce qui forme une théorie, en particulier dans le domaine économique. Son chapitre 5 « Le déterminisme et ses critiques » et le chapitre 11 « Le défi du scientisme » sont un complément indispensable, je crois, à ce modeste article, et bien plus profonds. De plus, il donne un éclairage majeur sur le rôle de l’histoire dans la démarche scientifique, soulignant en particulier que l’histoire ne peut jamais rien démontrer, contrairement à bien des affirmations, mais peut par contre apporter des situations servant de contre-exemples à de fausses théories – tel le marxisme.

Avec ces différents éléments, j’espère que vous serez vous-mêmes mieux équipés pour contrer le baratin de tant de pseudo-scientifiques. Et que la découverte des deux ouvrages donnés en référence vous apportera autant qu’il m’ont apporté.

 

Euclide