Mon très cher Nord,

Ce fut, comme toujours, un réel plaisir de te voir et de t’avoir, même si le principe d’une telle soirée ne pouvait nous laisser assez de temps à partager toi et moi pour développer un de nos nombreux sujets favoris. Je suis ravi de te lire, la lecture est une richesse que ce monde va oubliant. J’ai bien vu en effet du coin de l’œil, que tu as pu nouer quelques contacts, parfois quelques émotions, je crois… Et que tu ne t’es privé d’engager quelques conversations ou d’esquisser des bribes avec certains des invités, dont je suis persuadé que tu n’as en rien laissé au hasard le choix, la chance de te rencontrer.

Ton œil aiguisé, que je reconnais bien là, fut bien à l’œuvre, qui t’a vite renseigné sur le microcosme venant se montrer et se fondre, ce soir-là, comme dans tant de ces soirées sourdes dont « on » ne cherche en fait qu’à sourdre. Et, tu l’auras compris, je viens appuyer par ce mot informe ta propre interrogation que je fais mienne et dont je m’inquiète tout autant, et depuis quelque temps déjà.

Magie

Influenceur, ou décideur ?

Oser l’égoïsme

On peut dire, en effet, que le « on » est de mode, il est de bon « t’on », il donne le ton. Il faut dire, me semble-t-il (et l’as-tu remarqué toi-même ?) que tout ce qui peut prendre le ton et le fond du « mon », de l’égoïsme puisque j’ose, je vais jusqu’à lâcher le mot, le ton du « mon » n’a plus en ces soirées l’attrait de ce que « on » pourrait nommer « le ton du don ». Fut un temps, pense à ces images rutilantes, où il s’agissait de paraître et de briller, de mille éclats et de l’éclat de son fond. Je pense te rejoindre à percevoir ces « on-bres » sourdes comme désormais plus attachées au commun qu’au comme un. Ne crois-tu pas ? N’est-ce pas finalement un des sentiments qui t’ont envahi ?

une fourmilière, une ruche ?

Ces soirées sont d’ailleurs très ambiguës envers l’individu, que tu as cent fois raison de rappeler, à la fois collectives et gommant chacun, noyé dans la foule et la multitude des verres à la main de ce champagne uniformisé, et pourtant bruissant de confidences et d’échanges de quelques secrets, de quelque performance ou moquerie qui distingue chacun et lui donne sa place, discrète. L’individu n’y est pas vraiment comme toi et moi le rencontrons chaque jour, qui ce dur boulanger cordial, qui ce modeste commerçant qui guette le chaland, qui cet entrepreneur riche surtout de talent qui œuvre à répondre à nos demandes, souvent peu claires pour soi-même. Ces artisans, mot pris au sens large, nous montrent ce qu’ils sont, ce qu’ils ont de mieux, car c’est ainsi qu’ils vivent, pour et par nous au sein de la dynamique infinie de la société moderne. J’aime l’individu, ce toi, cette elle, ces autres que nous rencontrons et qui nous parlent de nous autant que d’eux-mêmes, il est vrai ; tu dis vrai, que ce « on » évoqué et qui se met en avant par son intangible semble être fait de la négation de l’individu dont pourtant il est le produit. Nous verrait-« on » comme une fourmilière ou comme une ruche ?

contrat contradictoire

Je ne peux que rebondir avec jubilation à ce lien que tu n’as pas manqué de discerner avec ce triste concept de contrat social nous venant du Genevois. Voilà bien, selon moi, une autre ambiguïté de nos contemporains. Car si je crois voir poindre une belle idée sous ce contrat, et je veux y revenir et mieux t’entendre, il faut bien reconnaître, comme tu sais le souligner, que Rousseau ou ses disciples en ont tiré de multiples équivoques. J’y vois un intérêt personnel comme point de départ, car nous parlons d’un contrat, mais qui pourtant ne serait que fondateur d’un intérêt collectif souverain ? N’est-ce pas là contradiction ? De nouveau cette dualité incertaine, voire comme une opposition entre l’individu, et partant individus et peuple, et quelque éther omniscient qui veillerait sur nous ? Et je dois bien te dire que lors de ces soirées, je ne peux guère contenir l’analogie qui me vient entre cette faune oligarque et sa probable matérialité bureaucratique, ces fonctionnaires ou agents qui se retrouvent à incarner, c’est du moins ce qu’il me semble, ce contrat social autrement impalpable. Crois-tu que je me projette ainsi dans un imaginaire paranoïaque, ou au contraire en deçà du réel ?

adultes confraternels

Car cette idée de contrat m’émoustille et j’y vois moultes combinaisons si nous savons la façonner avec souplesse, je l’imagine. Bien sûr, j’entends un contrat qui serait volontaire, comme un contrat se conçoit. Nous pourrions, si tu le crois utile et plaisant, élaborer l’idée conjointement. Mais pour l’instant, comme toi et moi tombons spontanément d’accord pour correspondre ici, je ne vois pourquoi il pourrait être exclus que nous – nous, adultes de cette société – tombions d’accord – avec ces autres adultes que nous accepterions – et contractions, de ce fait, pour régler les termes de ce qui formerait les bases de notre confraternité. Je me rends bien compte que tout cela reste vague, mais précisément, c’est sur cette vague première lueur sociale que j’appelle tes lumières.

influenceurs vs décideurs

Tu m’interpelles sur cette perception que tu as d’une forme de pensée collectiviste émergente, prégnante dans cette ambiance dépersonnifiée. Et je ne peux qu’y souscrire, la confirmer, cohérente qu’elle est, que je la crois, à cette lente évolution vers une bivalence que nous évoquons tous deux. Il me semble pouvoir, devoir aller un peu plus loin, si tu me le permets, et ceci est aussi un appel à ton propre éclairage, ta propre expérience. Cette pensée collectiviste n’est hélas pas que pensée, elle s’exprime, elle se manifeste de façon sournoise mais très concrète au quotidien. Tous les beaux « influenceurs » de cette soirée, as-tu remarqué combien, finalement, ils ne sont pas des décideurs ? Évidence me diras-tu, mais je trouve frappante leur position qui ne porte aucune responsabilité réelle et pourtant les met en situation de la faire porter par d’autres. C’est là, à mon avis, une évolution de notre société qui m’est spécialement alarmante, que de voir ainsi la responsabilité, celle de nous tous individus, de toute évidence, glisser ainsi pan par pan vers la collectivisation que tu as perçue.

marché des jugements

Et as-tu noté pendant la soirée ? Ces divers séducteurs chuchotant et murmurant me font penser à un marché, celui de nos villages où se négocient fromages, fruits et légumes. Mais si un marché par son flux de marchandages aboutit à des prix qui se forment, évoluent, baissent ou montent, au gré des besoins et envies légitimes, et en regard de la capacité des commerçant à y répondre, dans cette soirée, et sûrement dans tant d’autres, il m’a semblé que ce sont des jugements qui s’y faisaient. Ce que j’entends par là est presque à prendre au pied de la lettre, j’entends les rumeurs et bruits, qui, partagés entre quelques bouches et oreilles bien choisies, suffisent à faire pencher les balances qui parfois n’attendaient que cela. Certes, la rumeur n’est pas chose nouvelle et continuera son chemin venant pimenter l’humanité longtemps encore. Mais je vois pourtant dans ces connivences entre irresponsables d’influence et des responsables de décisions qui chaque jour abandonnent un peu plus de leur individualité, gardent le pouvoir et la décision mais se placent de manière à ne pas avoir à être seuls à en assumer les choix, une dérive, une collectivisation comme tu le dis, fort alarmante.

contraindre la critique

Je me rends compte que je ne t’ai pas répondu sur la langue et l’asservissement possible, la sombre facette probable de ce phénomène. J’avoue ne pas être à un point aussi avancé de réflexion de mon côté, mais peut-être un témoignage pourra-t-il confirmer ton analyse ? Nous pourrions alors mieux échanger. Ainsi, je constate en entreprise une exigence qui se diffuse, poussant l’encadrement à des attitudes qui m’interpellent. La tendance que j’observe veut que plus un message s’adresse haut dans la hiérarchie, plus il doit être rendu positif, démontrant par là le dynamisme de l’auteur. Fort bien, mais il me semble que c’est une curieuse manière de contraindre la critique, ne crois-tu pas ?

Mais le temps passe, l’encre file. Nous avons ouvert bien des portes, il me tarde d’ouvrir ta réponse.

 

Euclide