Le Brexit, c’est Party ?

Nous voici donc lancés, Christian Michel et moi, dans une correspondance-débat sur le Brexit, en parallèle des soubresauts politiciens qui se déroulent au Royaume-Uni – aux dernières nouvelles, le « Brexit Party », parti de circonstance mené par Nigel Farage, ex-leader de l’UKIP, a raflé 35% des suffrages aux élections européennes, et sera donc le plus fortement représenté à Bruxelles. Voilà donc qui va sans doute continuer à peser lourdement sur ce Parlement sourd au référendum à l’origine du processus.

Dans sa dernière réponse, ci-contre, Christian revient sur mon analogie – certes trop rapide, on va le voir – avec une Europe des « mille Liechtenstein » pour critiquer la vision selon lui rétrograde du point de vue de la liberté qu’elle véhicule – et je rends hommage à son légitime souci de voir toute forme d’ambiguïté levée quant à ce que cette analogie avec Vaduz signifie réellement.

Avant de répondre à ses arguments, je propose de préciser cette analogie et ce que sera cette Europe – je dis bien « sera », car si l’Europe doit être libre un jour, même lointain, elle ne pourra je crois guère l’être autrement, car je reste un indécrottable optimiste quant à l’avenir de la liberté.

Liechtenstein

La bataille de Stamford Bridge dans une hagiographie anglo-normande.

Faire et avoir

La liberté, c’est celle de faire ce qu’on veut (et peut) avec ce qu’on a, avec sa propriété. J’explique ce lien conceptuel dans cet autre article, où je fais ressortir que la liberté ne peut se concevoir et se réaliser avec cohérence que dans un monde où tout est propriété individuelle, à commencer par l’ensemble de la surface du globe. Une Europe libre idéale, certes dont nous sommes hélas bien loin, sera une Europe où l’ensemble du territoire sera couvert de propriété privées, aux organisations sociales les plus variées.

Le second principe découlant de ce premier est celui de la société contractuelle, que j’aborde notamment dans ma correspondance avec Nord, ici. La société libre est une société où nous aurons tous un contrat avec le territoire où nous habitons. Soit parce que je suis moi-même propriétaire d’un territoire, ou d’un terrain au sein d’un territoire, soit parce que je suis copropriétaire, soit parce que je suis locataire – et il y a certainement une foule de nuances envisageables encore.

Ce contrat que je ne puis donc éviter d’avoir, puisqu’il faut bien que j’habite quelque part, peut prendre une infinité de formes, mais il devra contenir tout un ensemble de clauses, équivalentes à un règlement intérieur de copropriété, décrivant les services fournis et les règles de bonnes conduite à tenir au sein du territoire. Les services fournis pourront être ceux de police et de justice, le régalien donc, dans le cas d’un territoire suivant un modèle assez classique de « monopole » du régalien – je mets « monopole » entre guillemets car il s’agit plutôt d’une exclusivité. Dans d’autres cas, le contrat pourra simplement exiger des habitants qu’ils assurent leur protection par eux-mêmes auprès de quelque compagnie d’assurance agréée. Ou tout autre mécanisme, pourvu que la question de ma responsabilité comme habitant et celle du territoire m’accueillant dans les domaines du droit applicable, de sa violation et des modalités de la justice soient convenues de façon explicite.

Un « pays » qui suivrait ces deux principes caractéristiques serait parfaitement libéral et même libertarien. Structure strictement privée, relation contractuelle d’individu à association d’individus, régalien pleinement pris en charge par contractualisation avec des entreprises spécialisées. Selon la forme de l’association, on pourra être proche de la monarchie ou proche du club privé, mais cela n’est qu’un détail et une variable d’ajustement aux préférences de la clientèle des habitants.

Liechtenstein par milliers

Cette longue digression était je crois nécessaire afin de bien rappeler ce que la cible est dans mon esprit, et je pense l’avoir montré, sans trop d’alternative possible si on se veut cohérent. Ainsi, les « mille Liechtenstein » que j’évoque dans mon article précédent sont – je devrais dire seront, ou seraient – bien évidemment tous calqués sur ce modèle. Et en effet, le Liechtenstein est probablement ce qui en Europe et probablement dans le monde se rapproche à cet instant le plus de ce modèle, sans y être tout à fait puisque la relation pays-habitant n’est pas contractuelle.

Je mets le Liechtenstein en avant simplement parce que c’est un pays qui existe et qui parle de façon concrète au lecteur, mais il est évident que la cible des mille ou dix mille territoires est supposée faite de pays comme je le développe précédemment. Un libertarien essaie d’être cohérent.

Peu importe pourquoi

Avec tout ce préambule en tête, venons-en à la réponse aux critiques avancées par Christian. Il commence par cette remarque : « Notons ensuite que les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis. L’intention compte. S’il existe des Brexiteurs libéraux, leurs alliés dans cette politique ne visent pas l’établissement d’une minarchie. » Mais Christian, peu m’importe les intentions des Brexiteurs, justement. Je sais très bien que 99% de la population et même des libéraux ne souhaitent pas (encore) la minarchie et encore moins les mille Liechtenstein. Aucune importance. La seule chose qui importe c’est d’une part de commencer à démanteler le monstre bureaucratique de Bruxelles et d’autre part de mettre dans le débat la possibilité de la sécession.

Vient ensuite une affirmation un peu plus malheureuse : « Les sondages donnent des chiffres autour de 80% d’un électorat pro Brexit collectiviste, protectionniste, chauvin, sinon raciste, et donc anti humaniste. Tout ce qu’un libéral rejette. » Pas d’accord, Christian. Le libéral, tu le sais très bien, s’attache au droit (naturel) et à son respect. Il est en effet anti-collectiviste et anti-protectionniste parce que cela le touche dans sa liberté. Mais en quoi le chauvinisme, voire même le racisme, pour ignobles qu’ils puissent paraître, seraient-ils autre chose que des sentiments et donc des libertés ?

Juste après arrive une erreur que je crois plus grave : « Mais pourquoi les libéraux britanniques se priveraient-ils des protections que leur assure l’Europe, contre les nationalisations que réclame le principal parti politique là-bas, pour la libre circulation au sein de l’UE, et pour toute une série de dispositions judiciaires, qui irritent les sujets de Sa Majesté, mais qui sont fondamentales, telle la possibilité d’appel auprès de la Cour Européenne de Justice d’une décision des tribunaux britanniques, qui sont évidemment juges et parties dans les affaires impliquant l’Etat. »

Non Christian, tu ne peux pas utiliser ces arguments. Tout d’abord, une fois encore, il ne s’agit pas de mettre d’un côté les « libéraux britanniques » et le reste de la population de l’autre. Le Brexit est une bonne chose en soi, pour tout le monde, parce qu’il réduit – un peu, trop peu – le poids de la bureaucratie sur les épaules de tous les sujets britanniques, libéraux ou pas. Non, la liberté de circulation n’est pas en soi une liberté, même s’il est évident qu’elle est souhaitable, voire nécessaire face à un état, car elle est conditionnée par la liberté des propriétaires concernés. Surtout, tu ne peux pas avancer que la justice (l’injustice) d’un état peut être compensée par celle d’un autre état ou bureaucratie. Non, la machine européenne n’est pas un contre-pouvoir, c’est un autre pouvoir, qui doit être combattu tout autant que celui en place dans chacun des pays membres.

sécession

Palais de la Sécession à Vienne.

Au cœur, tout au cœur

Le cœur du débat, selon moi, arrive ensuite : « Parmi cette petite minorité qui soutient un Brexit libéral, certains ne voudraient pas s’arrêter là. Pourquoi ne pas désunifier le Royaume-Uni, ne pas revenir au plus haut Moyen Âge, avec les roitelets d’Essex, Wessex, Galles, Northumberland et autres Cumbria ? Et dans la foulée, laissons fleurir sur l’Europe un millier de Liechtenstein. »

Eh bien Christian ? Comment peux-tu imaginer que je puisse faire référence à de tels modèles anachroniques et surtout non libéraux ? Pour autant, pourquoi ne pas désunifier le Royaume-Uni ? Absolument, pourquoi pas ? Tout comme ensuite ou en même temps la France et tous les autres pays, clairement. Où serait le problème a priori, tant qu’on reste bien dans l’objectif de territoires libres, c’est-à-dire suivant le modèle rappelé plus haut ? Tu prends mon analogie avec la principauté à la lettre, mais j’ose espérer que ce n’est pas moi que tu vises en supposant une telle intention…

 

(Le texte de Christian est assez long, il m’a semblé plus digeste de scinder ma réponse… patience…)

À suivre…

 

Euclide