Pourquoi voter ?

L’acte de voter est devenu un geste sacré dans nos démocraties, spécialement en France du fait de notre histoire et peut-être parce que avons probablement le record du nombre de révisions constitutionnelles tant nous cherchons le Graal démocratique, que nous trouvons chaque fois, nous explique-t-on.

La question de la motivation du vote se pose, notamment quand on regarde les chiffres souvent élevés de l’abstention. On répondra qu’en théorie, il nous est présenté un certain nombre de candidats, chacun avec son programme et son positionnement propre – enfin, pas très propre – et que notre vote est destiné à choisir parmi eux celui ou celle qui est censé ressortir ainsi comme le plus proche de nos attentes. Je crois important de faire toucher du doigt combien une telle manière d’exprimer le vote lors d’élections politiques est de nature commerciale : des vendeurs de soupe se présentent à notre porte, nous font l’article de leurs soupes plus alléchantes les unes que les autres, et nous choisissons celui qui nous propose la soupe que nous espérons la meilleure. Comme dans une rue pleine de restaurants dont on lèche les cartes ou vitrines, sauf qu’au moins au restaurant, il y a en effet une soupe.

Le Larousse propose une définition du verbe « voter » plus neutre politiquement, qui se concentre plus sur le mécanisme, la fonction décisionnelle générale, qu’on rencontre au-delà de la scène politique : « Sanctionner quelque chose par un vote, contribuer par son vote à faire adopter, à faire décider quelque chose : Voter les crédits. » Un vote est donc, en toute logique, soit une sanction, soit une contribution à une décision, collective. Et en effet, avançons des évidences, dans un contexte politique, on vote pour quelqu’un, ou on vote contre quelqu’un. Il est assez rare, ou marginal, de rencontrer un autre type de motivation chez les électeurs – je mets de côté les votes blanc ou nul, qui ne sont pas des actes de choix, mais de contestation.

voter

Voter « pour »… Personne ?

Voter pour ?

Et en effet, lors des campagnes électorales, chaque candidat nous fait valoir pourquoi chacun de nous, ceux qui sont effectivement électeurs du moins, devrait voter pour lui. Mais examinons ce que « voter pour » un candidat signifie. Pour simplifier le raisonnement, je prendrai l’hypothèse d’une élection présidentielle, mais l’analyse est, je crois, applicable à toute élection. Nous voilà donc à voter pour un candidat à la présidence de la république.

Quelle motivation peut donc amener un « citoyen », un « électeur » à voter ? J’en imagine cinq, il y en a probablement d’autres. La logique démocratique voudrait qu’on vote avant tout pour un programme : on l’a lu, on l’a compris, il nous parle, nous semble pertinent, on souhaite son application. Peu font cet effort, ou très partiellement, et plus souvent, on votera pour le parti plus que pour le programme. Ou parce que le candidat, peu connu, est affilié à ce parti, dont le positionnement, la direction, les valeurs, nous séduisent et que nous voudrions en place. Ou plus simplement, on vote plus pour l’idéologie que pour le parti en tant que tel, pour les symboles qu’elle porte, et pour espérer cette idéologie mise en œuvre. Plus rarement, mais cela arrive, on vote pour un individu, comme probablement beaucoup de gens ont voté pour Trump, pour Obama, pour Ron Paul. Mais dans ce cas encore, on vote pour que ce personnage applique la politique qu’il incarne.

Sans surprise, on remarque que peu importe la motivation première, dans tous les cas, le vote se fait pour voir une action, une décision, la mise en action d’un plan ou d’un discours. On ne vote donc pas vraiment pour un élu, comme on voterait pour le meilleur cassoulet ou le meilleur roman, mais pour le produit de son action promise, ou le produit promis de son action annoncée, plutôt. Le « vote pour » est donc un espoir d’action politique, toujours.

Mais qu’est-ce qu’une action politique, en démocratie ? Quelle action est celle d’un président ou chef de gouvernement ? C’est très simple : il s’agit de s’appuyer sur ce vote pour légitimer un plan, un série de décisions qui s’imposeront à tous de part la prétendue légitimité acquise par le vote.

Or que ce plan soit imposé à ceux qui ont voté pour, quelles qu’aient pu être leur motivation individuelle, cela peut se comprendre et s’admettre, puisqu’ils ont donné leur accord. Mais de quel droit ce plan peut-il être imposé à ceux qui n’ont pas voté, à ceux qui ont voté blanc et à ceux qui ont voté contre ?

Le libéral ne peut accepter ce principe qui impose une politique à un individu non consentant. En ce sens, les libéraux soulignent le caractère tyrannique de la démocratie où une majorité informe – et qui dans les faits est très souvent loin d’être la majorité – offre sur un plateau une pseudo légitimité à un politicien rarement respectable d’imposer ses fantasmes à l’ensemble de la population. La liberté ne peut pas venir de votes pour s’imposant à des votes contre.

haine

Voter contre la haine ??

Voter contre ?

Car bien sûr, je suppose qu’il y a des votes contre – sinon, en cas d’unanimité « pour », la question de la liberté ne se poserait pas ou plus. Est-ce que voter contre suit la même logique que le vote pour, mais à l’envers ? Il me semble que non.

Initialement, ses cinq motivations ne changent pas vraiment, il me semble, pas en nature du moins. Par contre, le votant contre n’a pas trouvé chez les candidats celui qui l’aurait fait voter pour lui. Il pourrait s’abstenir, mais il ira voter malgré tout. Il ira voter parce dans son esprit, les candidats sont classés chacun quelque part entre ‘mauvais’ et ‘excécrable’ ou ‘catastrophique’ et que comme il ne veut absolument pas voir ceux de cette dernière catégorie élus, il envisage, il préfère aller voter en faveur de ceux qui sont certes ‘mauvais’, mais toujours moins « dangereux » que les ‘catastrophiques’.

Beaucoup de gens tiennent ce type de raisonnement, et c’est ainsi, c’est bien connu, que Jacques Chirac réussit en 2002 à récolter 82,2% des suffrages contre Jean-Marie Le Pen, recueillant ainsi un nombre considérable de votes venant de la gauche qui lui était pourtant opposée au premier tour. Mais c’est également ainsi que Emmanuel Macron avait préparé son scénario de victoire face à Marine Le Pen 15 ans plus tard, avec le succès qu’on sait.

Car c’est bien le piège dans lequel tombe le votant « contre ». Grâce au vote « contre », il suffit pour un candidat de laisser monter dans les sondages un candidat de la catégorie ‘catastrophe’, ou simplement de le faire reconnaître ainsi, puis de jouer le jeu du « tout sauf lui » en promettant à tout le monde de faire tout et n’importe quoi, mais en laissant bien comprendre par cela qu’on n’est pas soi-même dans la catégorie ‘catastrophe’. On peut être ‘mauvais’, ce n’est pas grave si assez de monde préfère cela au pire.

On me dira que l’expérience le confirme, il vaut mieux avoir un Macron qu’une Le Pen ou que demain un Mélenchon. Et que donc les votant « contre » ayant voté Macron ont eu raison. C’est la politique du moindre mal. Je pense que c’est là une erreur profonde de stratégie, surtout pour les « libéraux » qui votent encore.

Outre que le vote contre reste un vote, et donc manifeste la même volonté d’imposer ses vues à autrui que dans le cas du vote « pour », il favorise la mise au pouvoir de candidat informes et sans idéologie autre que celle de dire ‘oui’ à tout le monde, ce qu’en gros on appelle classiquement les centristes. Par ce ‘oui’, ce qui caractérise souvent ces personnages tient à leur volonté première de garder leur pouvoir plus que de pousser une idéologie, car il n’en ont pas de claire. On pousse ainsi des gugusses qui feront tout pour rester en place, quand l’espoir du vote « libéral » est au contraire de mettre en place des gens qui voudront réduire le mammouth.

Ainsi, à mon avis, le vote « contre » joue à long terme un jeu bien plus négatif qu’il y paraît. Outre l’acte de vote, tyrannique, on en a parlé, il favorise la mise en place de défenseurs acharnés du Léviathan. Et ce faisant, il leur donne une légitimité électorale qu’une abstention massive, à la place, ne leur aurait pas donnée.

Des mots crassie

En conclusion, on le comprend, qu’on vote pour ou qu’on vote contre, on agit à l’inverse du respect de l’individu et de la réduction profonde de l’état. Pour le « libéral », le vote « pour » serait une contradiction (‘je vise à imposer plus de liberté’), alors que le vote « contre » porterait le cautionnement d’un renforcement de l’étatisme. Je l’admets, il y a en théorie une troisième possibilité, celle où il serait possible de voter pour un libéral authentique et providentiel, dont l’intégrité et l’abnégation seraient comme prophétiques. On l’attendra encore longtemps, je crains. D’ailleurs, chaque fois qu’un a montré son nez, il s’est avéré un Bonaparte devenu Napoléon…

Il ne reste alors, à mon sens, qu’une une seule option possible : expliquer que la démocratie est notre malheur programmé et expliquer notre vision alternative, celle d’une société de la sécession et de la décentralisation. Expliquer ces mécanismes, pour augmenter l’abstention et réduire la légitimité des politiciens. Expliquer ces mécanismes, pour réduire l’aura démocratique et déplacer la honte vers les démocrates. Expliquer notre vision pour en accroître la demande et ouvrir les yeux.

 

Euclide