Angoisses & Situations improbables

Les « libéraux » qui ont du mal à imaginer la société libre se torturent souvent l’esprit à imaginer des situations qu’ils pensent incohérentes et aptes à démontrer les faiblesses ou manquements de la liberté – celle libérée de l’état, bien sûr. Par exemple, ils aiment bien demander comment se financeraient les prisons, sans se rendre compte que c’est le concept même de prison qui est remis en cause par la justice d’une société libre, et donc que la question ne se pose pas.

Pour être plus concret encore, je prendrai une question venue lors d’un échange sur les réseaux. Mon interlocuteur imagine un propriétaire dont le terrain serait enclavé au milieu de plusieurs autres propriété privées, avec une voie d’accès cependant, privée elle-même, et se demande comment il pourrait éviter de subir l’humeur changeante des voisins qui soudain pourraient par exemple refuser de laisser passer ses invités sur simple délit de sale gueule. Il me dit :

« Je clarifie : à partir du moment où ma propriété est enclavée, ce qu’elle est par hypothèse, on ne peut y accéder que par des routes privées, ma question est celle du droit que je devrais avoir d’y voir passer mes invités. Je m’intéresse ici au vieux concept de servitude de passage. Et quand je parle de personnes mal intentionnées, je pense au lascard du coin qui pourrait ne pas admettre de voir arriver chez moi un musulman sénégalais par exemple… » – Non, cet extrait n’est pas une invention de ma part.

Il faut se rendre compte des divers points implicites d’un tel scénario, pour ensuite voir qu’en fait ils portent la réponse. Ainsi si on parle de servitude, on ne parle pas de propriétés mises l’une à côté de l’autre ex nihilo, mais bien d’un contrat liant notre ami enclavé à ses voisins immédiats. Contrat de servitude qui, comme son nom l’indique, exprime l’accord, voire l’obligation, que ces voisins ont exprimé de laisser une part de leurs terres vierges pour le libre passage de notre ami. Noter qu’une servitude n’est pas la même chose qu’une voie privée, mais ce n’est pas notre sujet.

Seconde hypothèse, si cette servitude est convenue pour le passage de notre ami, il n’est pas dit si elle prévoit ou pas de laisser passer chacun de ses invités sans plus de conditions. C’est l’hypothèse implicite faite, mais elle ne va pas de soi. Tout dépend des termes de l’accord. On peut penser aussi que si notre ami vient d’acheter sa maison sur ce terrain, son achat comportait ce droit de passage hérité du propriétaire précédent, sinon il ne l’aurait probablement pas achetée. Et que la même obligation s’impose à ses voisins ou futurs nouveaux voisins.

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Terrain enclavé, voie de servitude… chose courante.

Erreur du ex nihilo

Pour en venir à la réponse, on voit qu’il y a trois points à prendre en compte, qui tous se ramènent à une question de dynamique de la propriété privée, en validant le concept au lieu de le remettre en cause. Je les prendrai à l’envers, pour mieux faire ressortir l’enchaînement. Partons du « mal intentionné », car c’est lui qui inquiète notre ami. Si le droit existe, c’est justement parce qu’il y a des gens de ce type et pour nous en protéger, donc la réponse est bien dans le droit, c’est-à-dire la propriété (privée sinon elle n’a aucun sens), ce qui se matérialise par un contrat.

De deux choses l’une, soit la servitude précise que le voisin n’a aucun droit de regard sur les invités de notre ami, soit elle précise au contraire qu’il peut s’opposer, selon tel ou tel critère. Dans tous les cas, cette servitude existait avant l’arrivée de notre ami, qui en connaissait les termes lors de son achat. Il en a donc accepté les conditions, quelles qu’elles soient. Il peut bien sûr tenter de les renégocier avec ses voisins, mais ce n’est pas la question posée, je crois. Enfin, justement, il est fort probable que ce contrat de servitude fut négocié à l’origine en même temps que le terrain devenait enclavé, car le propriétaire du terrain devenu enclavé avait un droit évident sur le chemin, à cette époque, droit qu’il a donc conservé sous cette nouvelle forme.

Ce qui me semble important de voir, en prenant un peu de recul, c’est que ni l’enclave, ni les voies ne se créent ex nihilo, en claquant des doigts, instantanément. Les deux se créent mutuellement, ensemble, car les unes ont besoin des autres. et les achats et ventes ne pourraient se faire sans cela. La contractualisation règle la question des droits et devoirs mutuels des voisins dès le début de l’arrivée de la situation, sinon la situation elle-même serait impossible. Dans tous ces scénarios un peu aux limites, il ne faut pas oublier le temps et la dynamique de la formation de la situation et le rôle des contrats dans la résolution.

Angoisses des fantassins fantasmés

Une autre histoire qui est souvent avancée pour mettre à mal l’idée de liberté sans état concerne la défense face à une attaque violente venue « d’ailleurs ». Certains imaginent ainsi qu’une (petite) communauté libre et sans état, donc probablement sans armée, serait aisément à la merci de voisins étatiques dotés d’une armée bien équipée, ou de quelques hordes de Vikings modernes dignes d’un Mad Max trop réel.

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Mad Max comme modèle des « antis » ?

Ce genre de scénario est simpliste et très naïf. Ils reviennent à concevoir les gens libres comme des imbéciles incapables d’imaginer la possibilité d’une agression externe et donc incapables de s’y préparer. Parce que pour les auteurs de tels scénarios, sans état il serait impossible de se défendre et de se préparer à la défense. Ou pour certains, l’idée même de pouvoir se défendre serait l’expression d’un état, montrant leur oubli que ce qui fait un état, c’est le monopole de la « force », comme on dit, pas la simple possibilité pour chaque homme ou groupe d’hommes de se défendre.

Or le plus probable, c’est que demain dans un monde libre, deux possibilités se présenteraient. Si nous supposons partir d’une situation de paix, même relative, soit cette paix se maintient voire se renforce, notamment sous l’effet du libre commerce et de l’intérêt pacifique mutuel qu’il développe. Soit au contraire, un « pays » quelque part donnerait des signes d’armement inhabituel, et de menace. On m’objectera que s’il est mal intentionné, il évitera que cela se voit trop facilement. Certes. Mais il y a des choses qu’il ne pourra pas éviter ni cacher. Il ne pourra par exemple pas empêcher que s’il investit beaucoup en armement lourd, il contribue à la hausse du prix des matières premières concernées. Ou celui des armes en vente, plus simplement. Un prix du Colt qui monte, c’est un signe à surveiller. Il ne pourra pas non plus empêcher que pour faire ces investissements, il devra préalablement augmenter notablement son commerce avec les autres, puisque impôts et inflation sont indisponibles. Et que ce faisant, il se rend à la fois visible et plus dépendant économiquement de ceux qu’il envisagerait d’agresser. Autre signe d’alerte.

Ce qu’il faut voir donc, c’est que notre malfaisant ne pourra probablement pas créer une armée en claquant des doigts, comme pour l’histoire précédente. Qu’il ne pourra pas le faire sans laisser des signes qui permettront à tous les autres de se préparer, voire à lui refuser ce commerce dont il a besoin pour s’armer. C’est en réfléchissant de manière dynamique aux situations angoissées qu’on se rend compte qu’elles sont beaucoup moins simples et beaucoup moins probables que nos amis anti-libéraux les imaginent.

Et c’est ainsi que je voudrais conclure. Les angoisses de faux scénarios, les films d’horreur que les gens encore mal habitués à penser la liberté imaginent correspondent le plus souvent à des situations incohérentes envers les hypothèses du fonctionnement d’une société libre, ou comme sur nos deux exemples, à des situations ex nihilo non réalistes qui négligent de prendre en compte la dynamique sociale. Peut-être parce qu’ils ne savent pas – encore – l’imaginer ?

 

Euclide