Mise en bière

Je ne sais pas vous, mais en ce moment je chope des boutons chaque fois que je lis un journal, et il me vient souvent à espérer que la presse (largement) subventionnée soit bientôt mise en bière.

À ce propos – comme c’est étonnant – alors que le GIEC faisait encore parler de lui il y a quelques jours, voilà que je tombe sur l’article d’un média secondaire, écrit par un (in)certain Sébastien Veyrier (SV), qui sans doute pour se faire mousser, titre de manière alarmante ainsi :

« La bière pourrait coûter de plus en plus cher à cause du réchauffement climatique. »

Le titre laisse déjà présager du niveau d’inculture et de faible réflexion économique de son auteur. Mais il me faut être plus indulgent et lui reconnaître qu’il n’est guère plus mauvais que la plupart de ses collègues, puisque son rédacteur en chef a validé la publication et qu’il faut constater que ces gens dans leur immense majorité portent la thèse climatique, sans aucune analyse ni critique, et ne comprennent en général rien à la chose économique.

L’article étant assez court et comportant un nombre méritoire de stupidités journalistiques, avec une chute digne d’un lemming, j’ai pensé qu’il pourrait être l’occasion de vous faire sourire un peu, le temps de déguster une pression avant qu’il n’en y ait plus.

(PS : Je me suis rendu compte depuis que plein d’autres journaleux ont repris le même thème, dont Science & Avenir et Maxisciences… Sigh…)

bière

La bière pourrait disparaître….

D’orge sèches

Tout commencerait par de méchantes sécheresses :

« Des sécheresses répétées feraient chuter drastiquement la production d’orge et dans le même temps celle de bière. »

Admirez plutôt. SV est un garçon prudent : comme il ne sait pas très bien où ces sécheresses ont eu lieu, il emploie le conditionnel ; comme ça il peut désormais dire toutes les sottises possibles, il pourra toujours dire qu’il avait prévenu : ce n’est pas sûr. Hélas pour lui, il omet de remettre le conditionnel avant le lien qu’il fait avec la production de bière. Dommage. Car vois-tu Sébastien, l’orge n’est pas la seule céréale qui permette de produire de la bière.

Et donc ? me répondras-tu ? Et donc si les clients veulent encore de la bière, il pourront compter sur celle venant des autres céréales. Je vais y revenir. Mais continuons.

Bouger les chopes plus rapidement ?

« Alors que le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) se veut plus alarmiste que jamais sur l’état de notre planète, voici une nouvelle étude qui pourrait aider à faire bouger les choses plus rapidement !
En effet, si le réchauffement climatique continue de s’accentuer, le prix de la bière pourrait exploser dans le futur à cause d’une chute vertigineuse de la production mondiale d’orge. »

Notre ami est très fier, il a trouvé bonne ma bière, euh la bonne manière de faire avancer la cause du climat ! Si les gens n’ont plus leur bière, il faudra bien qu’ils se rendent compte que c’est la faute du gaz de la bière et qu’il faut faire quelque chope, euh chose ! Et on l’a vu, avec la pression du climat, les prix vont « exploser », il n’y a pas le choix !

Il ne se rend pas compte que, à supposer qu’il y ait sécheresse et baisse de la production d’orge, quand le prix montera – jusque là il n’a pas tort – un prix plus haut aura plusieurs effets – et je ne prétends pas tous les imaginer. On a déjà vu que ce sera une motivation pour développer la production de bières issues d’autres céréales. On peut penser aussi que cela pourra justifier des investissements en irigation pour certains champs d’orge, réduisant les pertes annoncées. On peut penser aussi que de nouvelles terres pourront devenir rentables pour la culture de l’orge, devenue plus chère.

Ce qui compte in fine, c’est que les effets combinés de ces diverses options, et toutes celles que je n’ai pas su imaginer, ont toutes les chances de rendre l’offre de bière bien moins réduite que notre ami le conçoit et donc que le prix ne subira pas « l’explosion » annoncée. Mince. Fichue capacité d’innovation.

Constat alarmant ?

Notre Sébastien continue. Il tente de faire son boulot, donc il exhibe une étude, une étude venant d’une revue en anglais, ça fait plus sérieux.

« C’est dans une étude publiée dans la revue scientifique Nature Plants que ce constat alarmant sur le futur prix de la bière a été relayé. Les chercheurs expliquent tout d’abord que pour la production de la bière, seule l’orge de haute qualité est utilisée, ce qui ne représente que 20 % de la production totale. Le reste est utilisé pour nourrir les animaux. »

Il commet juste une petite erreur : l’étude en question, dans son résumé, conclut en dernière phrase de manière bien moins alarmiste qu’il l’annonçait :

« Although not the most concerning impact of future climate change, climate-related weather extremes may threaten the availability and economic accessibility of beer. » – « Bien que pas la conséquence la plus inquiétante d’un futur changement climatique, les extrêmes météo dus au climat pourraient menacer la disponibilité et l’accès économique à la bière. »

Mince, finalement, les chopes pourraient ne pas bouger si rapidement, c’est balot.

Répéter, c’est expliquer

Comme il est journaliste, il a conscience qu’il lui faut être un peu didactique. Alors le voici à tenter de nous expliquer le processus en présence :

« La culture de l’orge, comme beaucoup d’autres, est extrêmement sensible au manque d’eau et ce n’est pas une surprise, les épisodes de sécheresse sont de plus en plus intenses et de plus en plus nombreux sur la surface du globe. Conséquence directe, la production d’orge en baisse induit une baisse de la production de bière et mécaniquement, une hausse du prix du breuvage. »

Je ne sais ce que vous en pensez, mais pour ma part, il me semble que c’est juste ce qu’il nous a dit dès le début, avec plus de mots. Il ne donne pas plus de chiffres ni de faits ni de références, et il ne nuance pas plus le lien qu’il affirme comme « mécanique » entre orge et bière – alors qu’une simple recherche de 2 minutes sur Wikipedia m’a permis de vérifier que l’orge n’est pas la seule céréale donnant de la bière, ce qui démolit sa vision mécanique.

chère

« À cause du réchauffement climatique, la bière pourrait devenir de plus en plus chère… »

Pénurie de chopes, pénurie de bière

Maintenant que SV a établi ses fondamentaux, il peut passer à la vitesse supérieure, il peut commencer à devenir inquiétant, pour devenir vendeur :

« Selon les projections des scientifiques, si les efforts nécessaires sont faits pour réduire le réchauffement climatique dès maintenant et que moins de 20 événements extrêmes de sécheresse se produisent d’ici 2100, la production d’orge pourrait chuter de 16 % et celle de bière de 4 % de manière mécanique. C’est grosso modo la consommation annuelle d’un pays comme les États-Unis. Les effets de cette pénurie de bière se sont déjà fait sentir cet été en Allemagne. »

Admirez le travail. Il nous annonce une véritable catastrophe. Rendez-vous compte : Nous pourrions avoir 4% de quantité de bière en moins d’ici à 2100, donc dans 80 ans. Et cela, bien sûr, ne tient pas compte des options que j’ai évoquées plus haut, puisqu’il reste « mécanique ». Autant dire qu’en réalité, il y a de bonnes raisons de penser qu’il ne se passera rien du tout et que nous pourrons continuer à boire nos bières comme d’habitude et au même prix.

Et pour parachever le tout, il ne prend même pas la peine de vérifier que son exemple pris en Allemagne apporte de l’orge à son moulin, car au lieu de traiter de pénurie de bière, l’article qu’il cite parle de pénurie… de bouteilles :

« Les Allemands ne rendent pas assez de bouteilles consignées et de caisses, entraînant des lenteurs dans la filière du recyclage. »

Je vous le fais à 15%

Mais notre cher SV ne lâche pas aussi facilement. Il revient sur son expertise économique : les prix doivent augment, m’enfin ! Alors il se lance à faire un pronostic, le Graal de tout pseudo-économiste :

« Le produit se raréfiant, son prix augmenterait inévitablement. Selon cette même projection, le prix de la bière augmenterait de 15%. »

Pourquoi 15% svp ? On nous dit que l’orge chutera de 16%, que la bière de 4%… mais pour le 15%, il faut lui faire confiance. Faut dire que 15% (sur un an ? tout de suite ? dans 80 ans ? on ne sait pas trop) c’est bien comme chiffre : pas trop petit (4% c’était vraiment ridicule), pas trop gros (faut pas faire trop peur), avec deux chiffres (ça frappe mieux), c’est un bon choix. Je retiens, chaque fois qu’on me demandera un chiffre, je dirai : 15% !

Sucre d’orge

Et pour finir, SV nous garde le meilleur, le sucre d’orge, la douceur, et le poison en même temps. Il essaie de remettre les chopes, euh zut, les choses en perspective en replaçant l’orge parmi les autres céréales qui pourissent, euh nourissent le monde :

« La situation pourrait s’aggraver si le réchauffement s’accentue et que l’orge se substitue à d’autres cultures alimentaires comme le riz, le blé ou le maïs. Mais cette hausse du prix de la bière ne serait qu’une conséquence dérisoire face à la pénurie alimentaire dramatique qui toucherait alors les pays moins développés. »

Conséquence dérisoire ? Non, là vraiment, Sébastien, je suis déçu. Tout un article flamboyant sur la pénurie de bière et tu conclus au dérisoire ? En tout cas, pour ma part, je sais désormais que tes comptétences économiques dérisoires te classent dans le journalisme de comptoir.

 

Euclide