De Bac à sable

La période annuelle du Baccalauréat est passée il y a quelques jours. Désormais, ce sont les vacances, la plage, le sable…

Cette année encore, tout le monde se congratule, tout le monde est fier, car les chères têtes blondes, et même celles qui ne le sont pas, ont réussi l’épreuve dans leur écrasante majorité. Bon, ok, « épreuve » est probablement désormais un mot bien trop fort, j’y reviendrai. Toujours est-il que la page officielle nous annonce, avec tout un tas d’autres chiffres, que :

« Avec l’arrivée de la nombreuse ‘génération 2000’, on compte 35 900 candidats de plus qu’en 2017, dont 22 100 en séries générales et 13 800 en séries technologiques.
Avec 88,3 % d’admis, la session de juin permet à 675 600 candidats de devenir bacheliers.
Le taux de réussite global à cette session est en hausse par rapport à celle de 2017 (+0,4 point).
Le taux de réussite dans les séries générales s’élève à 91,1 % (+0,4 point par rapport à 2017). Le nombre de bacheliers généraux atteint 359 100, soit 21 600 de plus qu’en 2017. »

Ainsi donc, on nous explique en substance qu’alors que le nombre de candidats a augmenté de plus de 5%, l’enseignement et les élèves ont réussi à atteindre en gros les 90% de réussite, avec 0,4% de mieux que l’an dernier. Autrement dit, les élèves ont été meilleurs et ils ont été plus nombreux à l’être, puisque en gros 9 sur 10 ont réussi. Magnifique, n’est-ce pas ?

Bac

Heureux d’avoir obtenu leur Bac. Jusqu’à quand ?

Délabrement ?

Pourtant, pour ma part, je ne vois dans ces chiffres que de la déchéance, un symbole pitoyable du délabrement du système éducatif national et du niveau général des malheureux jeunes qui en sortent – heureusement, il reste une part non nulle, voire non négligeable de jeunes qui reste de bon niveau, mais c’est presque par accident, ce n’est pas grâce au système. Pour la plupart, ils rejoindront tôt ou tard le chômage, souvent en ayant perdu quelques années de plus en « études supérieures ».

On me dira, et même on m’a déjà dit, que je ne suis qu’un incorrigible critique de l’état qui ne sait jamais en voir les choses positives. Je m’attache bien au contraire à regarder ce monde de manière aussi froide que possible et je confirme donc : ces chiffres sont une fort mauvaise nouvelle. Tentons donc d’expliquer pourquoi.

Réussite positive ?

De prime abord, on ne peut que se réjouir que plus de jeunes obtiennent le sésame, puisque cela laisse entendre que le niveau d’instruction global monte de même. Sauf que cela n’est vrai que lorsque le niveau de difficulté des épreuves reste le même, voire augmente. Et comme je souhaite à ce stade ne pas entrer dans le débat des programmes, pas plus que de celui de la qualité des enseignants, je propose de remettre un autre chiffre en perspective : celui de la population par « classe d’âge », c’est-à-dire la proportion de jeunes en âge de passer le Bac qui le réussissent effectivement.

Dans son rapport « France, portrait social, édition 2016 – Insee Références », au chapitre 5.5, l’INSEE, machin dont on peut guère douter de la fidélité aux thèses officielles, on apprend que :

« En 1985, la proportion de bacheliers dans une génération était de 29% ; elle atteint 78% en 2015. »

Un autre rapport et un autre chiffre viennent confirmer cette tendance :

« À la session 2012, près de 610 000 des 722 000 candidats ont obtenu le baccalauréat (84,5 %). Au total en 2012, 76,7% des jeunes d’une génération ont obtenu un baccalauréat. »

Ainsi donc en 30 ans, et bien sûr largement sous l’influence de la loi dite Jospin de 1989, on a multiplié par 2,7 (78/29) la part d’une génération, d’une « tranche d’âge », qui va jusqu’à la terminale et qui réussit le Bac.

Terminale à tort ?

On pourrait penser que ce phénomène est essentiellement dû à l’évolution socio-économique. Mais par ailleurs, et pour revenir sur le taux de réussite, on constate que lui aussi a énormément progressé pendant cette période manifestement miraculeuse. Les statistiques que nous donne Wikipedia se résument ainsi :

  1. En 1985, 1990 et 1995, on avait respectivement 67,2%, 73,1% et 74,9% comme taux de réussite.
  2. En 2001, 2002, 2003, ce taux passait respectivement à 78,8%, 78,8% et 80,1% – première année à plus de 80%.
  3. En 2006 il fut de 82,1% et a toujours été supérieur à cette valeur depuis.

Pour être encore plus clair sur ce que cela veut dire, notons que le « 2,7 fois plus » du précédent calcul suppose une population inchangée en nombre. Si on tient compte de l’évolution globale de la population, ce qui ne donne qu’une approximation quant au nombre de lycéens, population étant passée de 56.444.748 à 66.420.595 sur cette même période, soit une augmentation de 17,7%, c’est au final largement plus qu’un triplement du nombre de bacheliers qui s’est produit.

Niveau

Le niveau baisserait-il ?

Je ne sais ce que vous en pensez, mais pour ma part, j’ai du mal à me convaincre que soudain, en une génération ou un peu plus, nos chers enfants sont devenus trois fois plus performants ou intelligents, ou que nos enseignants ont été trois fois meilleurs. J’ai beaucoup plus tendance à penser que c’est le niveau des épreuves qui a baissé. Et c’est cela la mauvaise nouvelle, selon moi.

Moins de maths

Sans que ce soit une preuve, tout au plus un indice, j’ai pu trouver un rapport dans lequel figure une courbe que je crois d’intérêt sur cette question du niveau. Il s’agit de l’évolution du nombre d’heures de cours de mathématiques en terminale scientifique, c’est-à-dire le symbole français maximum de l’excellence lycéenne.

On y voit que le nombre d’heures de maths est passé majoritairement des 9 heures que connaissaient les terminales C à un maximum de 6 heures, soit 33% en moins, et cela déjà en 2004. Je doute que cette tendance se soit inversée depuis. Et je doute aussi qu’en 6 heures, nos jeunes générations puissent absorber autant que leurs parents en 9 heures, ceci en supposant des profs de même qualité.

Enfin, je ne suis pas le seul à me poser cette question. On trouve divers articles sur le réseau, dont celui-ci, qui s’interrogent comme j’ose le faire ici. Et ce n’est pas pour me rassurer.

Maths

Evolution du nombre d’heures de maths en terminale C devenue S.

Mais qu’est-ce QI dit ?

Un autre phénomène devrait nous mettre la puce à l’oreille sur cette question du niveau réel : celui d’un QI (Quotient Intellectuel) dont il se dit qu’il baisserait en nos pays occidentaux pour la première fois. Sincèrement, je n’en sais rien, mais je constate qu’un certain nombre de sources peu « réactionnaires » (France Culture, Libération) ou relativement objectives (Sciences et Avenir) posent la question avec des faits à l’appui.

On est donc en droit de se demander s’il est possible que d’un côté trois fois plus d’élèves semblent crever les plafond de l’enseignement, bien que travaillant moins les matières réputées complexes, alors qu’en même temps l’intelligence irait à la baisse.

Je n’irai pas plus loin, cet article laborieux est déjà assez long. La nouvelle n’a rien de chaleureux ni de réjouissant : si plus de lycéens réussissent leur Bac, c’est tout simplement parce que celui-ci n’a plus rien à voir avec le Bac. Osons le dire, car c’est de l’avenir de nos enfants qu’il s’agit.

 

Euclide