Intelligent aux archi-ficelles

Quand on voit ce qui se passe dans les rues, avec des centaines de cagoules noires qui cassent impunément, et en face… eh bien, rien justement, on est en droit de se demander où est passée l’intelligence de notre monde.

Et pourtant, et sans doute en grande partie pour nous divertir de cette dérive et de cette impuissance, les manchettes et les bruits qui courent n’ont plus d’attention que pour « l’intelligence artificielle », ou « IA » pour les intimes (« AI » chez les anglophones), terme presque mystique qu’on se garde bien de définir, pour garder sa part d’irrationnel.

Un dénommé Laurent Alexandre connaît depuis quelques mois un certain succès médiatique en parlant de ce domaine. Il faut dire qu’il a su opter pour une ligne dramatique et inquiétante, ce qui lui garantit l’attention des oreilles évoquées, toujours à l’affût de peur à nous transmettre. Est-ce pour autant ce qu’il nous annonce, quasiment apocalyptique, est fondé ou inéluctable est une tout autre histoire.

L.Alexandre

Laurent Alexandre en pleine crise.

Sa thèse peut être résumée ainsi, je crois. Elle a deux aspects, un d’ordre social et un autre d’ordre économique.

Le point de départ consiste à constater l’explosion du développement des technologies de la famille de l’IA. Elles ont de très nombreuses formes et applications, en effet, mais au quotidien pour nous tous, elles se manifestent via les Google Maps, les Siri et autres reconnaissances vocales, ou encore la détection des visages sur nos photos de smartphones, et demain les véhicules autonomes.

Elles sont partout, et c’est précisément ce qui inquiète L.Alexandre et tant d’autres avec lui. Il a au moins deux grandes peurs.

Sous l’angle social, il craint que les robots avec leur IA intégrée se retournent contre nous, un peu comme des Terminators et un SkyNet du film célèbre. À un moment donné, il y aurait bascule et nous perdrions le contrôle, à supposer que nous l’ayions encore, et ce serait trop tard. C’est le sens de la guerre qu’il évoque sur l’image ci-dessus.

Sous l’angle économique, l’IA sous ses multiples formes et notamment les robots, de nouveau, pourront bientôt, dit-il, remplacer et prendre les emplois de l’immense majorité des humains. Ce qui produirait voire produira une vague de chômage sans précédent, et irréversible.

Machines à pas peur

Il est assez facile de balayer la question économique. Elle n’a en réalité rien de nouveau et nous avons depuis longtemps à la fois la théorie et des exemples historiques nombreux pour calmer les fausses craintes infondées de notre Alexandre Le Malheureux.

Chaque fois en effet, depuis deux ou trois siècles, que nous avons connu des sauts technologiques (machine à vapeur, machines électriques, chimie des plastiques, informatique, etc.), cette questions de la disparition du travail et des emplois est revenue sur la scène. Et chaque fois elle s’avérée erronée.

Ouste

Fantasme du robot prenant notre place.

Une technologie ne prend des emplois que de manière transitoire. Le temps que ces employés trouvent un autre emploi. Et ces emplois seront créés en partie grâce aux gains de productivité et au profit que la technologie aura permis de dégager.

Bien sûr, cela suppose que le marché du travail est assez fluide pour qu’il y ait une offre d’emplois suffisante, mais cela est une affaire de liberté et de déréglementation du marché. Dans un marché rigidifié par un code du travail tel que le monstre que nous subissons, il est évident que les robots feront un carnage.

Enfin, non, c’est le code du travail qui va parachever son carnage déjà en cours depuis 40 ans, les robots n’y sont pour rien.

Autrement dit, paradoxe socialiste amusant, les entreprises inventent des robots parce que les humains sont rendus trop chers par le code du travail qui pourtant prétend les protéger. Puis, second effet Kiss Cool, une fois les robots arrivés, le code du travail veille bien à rendre le marché du travail trop rigide pour que les nouveaux emplois puissent être pourvus au plus vite par ceux qui ont subi le choc précédent.

Alors que dans une économie libre, il n’y aurait peut-être jamais eu besoin de robots… Progressisme, mon œil…

IA & Robots m’attristent…

Ensuite, il ne me semble pas inutile de consacrer une rapide parenthèse à tenter de clarifier les concepts d’IA et de robot(s), car ils sont souvent enchevêtrés dans les esprits, notamment quand on se prend à aborder la question sociale soulevée par notre Laurent.

Un robot tel qu’on le fantasme possède deux caractéristiques distinctives : un « corps » de forme et aspect presque humains, et une intelligence, une IA donc, qui anime ce corps et les échanges et interactions avec des humains ou autres robots.

Malgré tous les fantasmes, nous sommes encore loin de cette cible et la grande masse de ce qu’on qualifie de robot aujourd’hui est faite de machines aux formes sans aucune humanité, purement fonctionnelles, et dont l’intelligence ne va au mieux guère plus loin que pouvoir apprendre un geste technique très précis et limité, par exemple le tri postal par la lecture des adresses manuscrites.

Souvent, de plus, les robots actuels ne sont pas pleinement autonomes, ou ils sont extrêmement spécialisés : ils ne savent que nous accueillir, ou que se déplacer, ou que passer l’aspirateur, etc. mais aucun ne saura faire tout cela et passer d’une tâche et fonction à l’autre.

Néo

La Matrice tenterait de se faire homme ?

En fait, le robot-menace de demain devra non seulement disposer d’un physique, d’un « corps » au moins capable de nous égaler physiquement, ce qu’on peut imaginer relativement accessible aux progrès de la mécanique, mais surtout il devra disposer, dans son « cerveau » autonome, de toutes les IA spécialisées (voix, dialogue, vue, toucher, déplacement, expertises, etc.) plus comme une super-IA lui permettant de choisir, de passer d’une fonction à l’autre, en un mot de décider.

Je ne cherche pas à minimiser les progrès indéniables faits récemment en robotique, mais il convient je crois de relativiser la menace. Et surtout de pointer vers les questions fondamentales qui se mettent sur le chemin des méchants robots menaçants.

Poignée de mains

Laurent Alexandre m’objecterait sans doute que j’ai loupé la question en ne voyant pas que la menace se trouve du côté de la fameuse IA, pas tant du côté des robots. C’est bien pour cela que je tenais à clarifier préalablement.

Car bien sûr dans son scénario, le risque est avant tout que l’IA prenne en quelque sorte le pouvoir, expression volontairement vague ici. En gros sa crainte, c’est que demain, les robots feront tout, surtout ce que nous faisons nous aujourd’hui, par l’entremise d’une IA généralisée. Mais est-ce finalement vraiment un risque et vraiment la question ? On a vu que cette crainte est infondée économiquement.

Pour répondre à la question sociale, je vous propose d’observer l’image qui suit, celle d’une main robotique qui serre celle d’un homme. (On ne sait pas bien s’il s’agit d’un robot, à gauche, ou juste d’un homme greffé d’une main robotique.)

Mains

Serrons-nous la main… Mais qui serre la main de qui, au fait ?

Cette image est très symbolique et je crois porte en elle la réponse. Dans cette image, je vois cinq mots importants, dans un ordre précis : libre, respect, confiance, décision, et contrat. (J’y englobe robots et IA ensemble dans le même terme de menace robotique.)

  1. Libre : Pour que cette poignée de main ait un sens, il faut que l’homme à droite soit libre, pour qu’il puisse librement décider de s’y engager. Demain, il ne peut y avoir de menace robotique que si nous ne sommes pas libres de les refuser, de refuser de devoir avoir affaire à eux. Si nous sommes libres, que craindre ? C’est comme les lois : si nous étions libres, nous pourrions refuser celles qui ne nous conviennent pas ; la tyrannie vient de la force qui nous les impose.
  2. Respect : Seconde condition d’une poignée de mains, il faut qu’il y ait un minimum de respect a priori. Quelles qu’en soient les raisons, cet homme a une compréhension de son interlocuteur qui l’a convaincu qu’il peut envisager de faire affaire avec lui. À ce jour, personne ne respecterait une simple machine, parce qu’une machine n’est pas responsable, ne peut pas l’être, elle n’en est pas capable. Elle ne peut tenir un engagement, elle n’a aucun sens social. C’est cela la première question majeure qui se pose pour les robots et l’IA : à quel moment méritent-ils le respect ?
  3. Confiance : Dans une poignée de mains entre deux hommes, c’est la confiance mutuelle qui s’exprime. Comment pourrons-nous demain faire confiance aux robots ? Et si ce n’est pas le cas, la fameuse menace ne pourra pas exister. Sauf si on nous l’impose, c’est-à-dire sauf si un état nous l’impose. C’est peut-être alors cela la vraie menace ?
  4. Décision : La poignée de main manifeste une décision prise par chacun des deux participants. Mais comment un robot peut-il prendre une décision ? Une décision pour qui ? Pour lui, ou pour nous ? C’est la seconde grande question.
  5. Contrat : Enfin, une poignée de main scelle traditionnellement un accord, un contrat qui engage chacun. On retrouve cette idée que pour que cela ait un sens, il faut que le robot soit comme un homme, un citoyen libre.

Qui décide ?

Il est temps de conclure et de finir de répondre à notre ami Laurent. On a vu que sous l’angle purement technologique et économique, il n’y a guère à craindre des robots intelligents. Au pire, un peu comme sur Solaria, le monde robotisé imaginé par Isaac Asimov, notre vie économique sera faite d’une activité minimaliste pour une prospérité maximale et faite essentiellement de loisirs : la belle perspective…

Cette perspective suppose cependant que l’intégration toujours plus poussée des robots dans cette matrice économique se fasse avec notre assentiment, pas à pas, peu à peu, au fur et à mesure que le respect et la confiance se font entre eux et nous, entre avant et après, alors que ces questions deviennent toujours plus complexes comme se complexifient les robots. Les réflexions de la poignée de mains doivent pouvoir se régler librement et sans force à chaque étape.

Better Place

Ahhh, ceux qui veulent améliorer le monde malgré nous…

Cela se fera, si cela doit se faire, sans aucun problème, si personne ne nous imposent ces technologies, économiquement comme socialement. C’est là la grande question que Laurent Alexandre manque de voir, à dessein ou pas.

C’est même la seule vraie question. Car si tout se passe bien, comme sur Solaria, il ne nous restera plus rien à faire, mais tout à décider. Tant que nous déciderons librement de la place des robots et de l’IA dans la société, il ne peut y avoir de problème.

La véritable menace de ces technologies tient donc à ce que les politiques pourront décider à notre place d’en faire – le risque n’est pas de faire à notre place – voire contre nous. Le danger robotique ne fait qu’amplifier le danger politique et c’est contre cela qu’il faut se prémunir, une fois de plus.

 

Euclide