Alain Cohen-Dumouchel

Alain Cohen-Dumouchel (ACD) vient de commettre sur Contrepoints un article se voulant « une critique libérale classique des libertariens » par l’entremise du concept de propriété. Je précise que ACD se présente sur ce site ainsi : « ACD anime le site Gauche Libérale. Il a été candidat au bureau d’Alternative Libérale sur la liste « Pour un libéralisme de progrès. » Progrès ici est bien sûr à prendre au sens de progressiste, c’est-à-dire de veine socialiste, et non au sens du progrès véritable résultant de la liberté.

L’article prétend constituer une critique ultime d’un des fondamentaux de la théorie libertarienne, la propriété privée, qui bien sûr gêne beaucoup notre « ami » car elle lui interdit tous ses fantasmes étatistes en classant la fiscalité irrémédiablement dans la catégorie du vol en bande organisée.

Quand on a la moindre idée du nombre d’auteurs et d’écrits qui ont tenté sans succès de trouver des failles au concept de propriété « libertarienne », et donc à l’anti-étatisme (Nozick, Godefridi), et à l’inverse l’ont consolidé à l’extrême (H-H. Hoppe, S. Kinsella), on s’étonne qu’on puisse encore aller sur ce terrain sans être certain de se prendre des volées de bois vert.

Je souhaite profiter de cette polémique assez vaine pour faire un tour de la question, car ce sont là des thèmes qui reviennent souvent.  L’article sera un peu long, mais j’essaie de traiter rapidement de ses différentes facettes. Selon mon habitude, je vais reprendre ce texte systématiquement, pour ne laisser aucune place au doute et à une critique éventuelle en « mise hors contexte ». Pour aider à la lecture, je distinguerai visuellement le texte d’origine. Et je le scinderai en deux parties.

propriété

La propriété privée est manifestement un concept mal compris par les « libéraux » eux-mêmes.

Faible Polémique

Notre auteur a choisi de débuter d’emblée par un argument polémique et irrationnel, ce qui n’est guère de nature à annoncer la force de son argumentation, qu’on attendrait plus sur le fond.

« La propriété libertarienne est une création artificielle des philosophes anarcho-capitalistes. »

Artificielle ? Je suppose que toute création intellectuelle est artificielle, mais s’il s’agit par contre de laisser accroire que les anarcap fondent la propriété sur du sable, nous verrons que ACD montre plutôt ici son ignorance du sujet.

« La théorie qui la modélise a été « mise au point » par Murray Rothbard à partir de la fin des années 60 dans le but avoué, et réussi, de séduire les jeunes en leur offrant un cadre de pensée aussi attractif que celui de l’extrême gauche marxisante. »

Sincèrement, c’est la première fois que je vois un tel argument avancé, et il est faux quant à la date. Rothbard (MNR) publie Man, Economy and State en 1962, et il y a déjà l’essentiel des principes dans cet ouvrage. De plus, ACD laisse à penser que tout cela aurait été inventé à cette époque, alors que MNR est un thomiste déclaré, ce qui nous renvoie à notre Moyen Âge. De plus, même à supposer que l’objectif de MNR aurait en effet été celui avancé ici, je vois mal en quoi cela pourrait changer quoi que ce soit à la validité de sa théorie.

« La notion de propriété définie par Murray Rothbard est donc résolument révolutionnaire et sert de base à tout le développement de sa théorie. »

Cela est vrai et faux. Oui, la théorie libertarienne est révolutionnaire au sens que son application serait, constituerait une révolution, positive, salvatrice face à la société actuelle. Mais par contre elle n’est en rien révolutionnaire au sens violent comme le sont les totalitarismes, ni surtout par rapport à l’histoire de la pensée libérale, ce qui est crucial ici. La théorie libertarienne de la propriété est au contraire un prolongement, un dépoussiérage de celle que John Locke a posée lui-même.

« Bien qu’elle touche une population peu nombreuse, la théorie anarcho-capitaliste a une influence certaine sur le débat libéral. »

Influence ? Débat libéral ? Quel débat ? Ceux qui pensent qu’il y a débat sont précisément ceux qui comme ACD n’ont pas saisi ce que liberté signifie et le lien profond qu’il y a entre liberté, propriété et responsabilité.

« Certains libéraux considèrent que la pensée anarcho-capitaliste est le développement naturel et l’aboutissement ultime du libéralisme. Ce serait donc par pragmatisme ou par manque de courage politique que les mouvements politiques libéraux se cantonneraient au libéralisme classique. »

Exactement, c’est bien là la triste réalité du libéralisme, spécialement en France. En particulier et pour exemple, leur attachement à la démocratie les décrédibilise profondément aux yeux de nombreux « gens », tels beaucoup d’abstentionnistes.

« Nous démontrerons au contraire que cette théorie renonce aux principes de base du libéralisme classique et qu’en dépit de ses vertus désaliénantes vis-à-vis des dogmes étatistes, elle constitue une régression dangereuse et un frein au développement libéral. »

La théorie libertarienne ne « renonce » pas aux principes de base du libéralisme, bien au contraire, elle les affirme sans compromis. Par exemple, les « classiques » ne jurent que par la séparation des pouvoirs, la subsidiarité, ou encore la démocratie. Mais ces « principes » n’en sont pas car ils présupposent l’état et le pouvoir politique, lesquels sont par essence le contraire même de la liberté individuelle. Quant au « frein » et au « dangereuse », j’aurais aimé que l’auteur ose au moins donner une idée des risques qu’il fantasme ainsi. Il est quand même assez incroyable qu’un étatiste patenté puisse venir faire la leçon aux libertariens en matière de danger et de frein au développement.

fumée

« Much ado for nothing » – William Shakespeare.

Droit naturel, quid ?

Mais poursuivons. ACD entre maintenant dans le dur, il veut caractériser la propriété selon les libertariens, puisque c’est le sujet qu’il s’est donné.

« Pour les libertariens comme pour les libéraux, la propriété est un droit naturel qui résulte de la nature de l’Homme, mais pour les premiers elle n’a pas à être promulguée ou protégée par un droit positif venant d’une structure étatique. »

Tout d’abord, pour les libertariens les plus avancés, successeurs de MNR (Hoppe, Kinsella), qui sont de profonds rationalistes, la propriété ne vient pas de la nature de l’Homme, terme vague et contesté, mais d’axiomes plus réalistes, dont celui de l’argumentation (Hoppe) ou le concept de « stoppage » (« estoppel » en anglais) (Kinsella). Ce qu’il faut retenir dans les deux cas, c’est que la propriété est un droit qui se constate par le fait même des interactions pacifiques humaines – qui sont la norme de fait. Mon interaction avec vous que je place d’emblée sous l’angle pacifique manifeste le droit que je vous reconnais de vivre, vous exprimer et agir, c’est-à-dire à être votre propre propriétaire. (Non, ce n’est pas une violation de la célèbre séparation entre « être » et « devoir être », car c’est un constat empirique, dénué de jugement de valeur.)

Il me faut tout de suite préciser ce qu’on entend par propriété, car c’est là souvent source de confusion. La propriété n’a pas d’équivalence avec la possession, confusion que beaucoup à gauche font, ni avec la morale, on le verra. Elle est juste le droit, donc la convention sociale, qui est accordé ou reconnu à un individu qu’il a seul le contrôle d’une ressource, c.-à-d. le plein droit d’agir, de décider seul qu’en faire – dans le respect d’autrui, bien sûr. Il n’y a là aucune notion de « richesse ».

On voit aussi que cette conception ne fait intervenir aucune autorité externe. Elle est empirique et non pas « artificielle ». Elle est même pleinement symétrique, comme l’est la liberté : je vous reconnais un droit, et vous me reconnaissez un droit. Ce n’est pas l’état qui me déclare ni me fait propriétaire, ce sont les autres, et mon action envers eux. ACD évoquant l’état confond le besoin social d’un régalien (justice) avec la fondation sociale de la propriété (droit). Et c’est bien ce qu’il indique juste après :

Propriété et morale

« La propriété libertarienne préexiste à toute institution et elle est le fondement absolu de la morale, le point de départ d’où découlent toutes les règles d’échange et de comportement vis-à-vis d’autrui. »

En effet, on l’a vu, la propriété préexiste à toute « institution », c’est même elle qui seule fonde toutes les institutions sociales légitimes, sans exception. Par contre, et là nous avons une autre erreur classique des gens de gauche, ou de beaucoup de traditionalistes, catholiques ou nationalistes, la morale est à un autre niveau et n’est pas « fondée » par la propriété, mais lui donne corps.

La morale est autre, elle repose sur de grands principes civilisationnels et universels que le principe de non-agression synthétise. Tu ne voleras point, tu ne tueras point : tu n’agresseras point. La propriété privée est en soi neutre par rapport à la morale, sa définition ne fait pas intervenir ces notions. Par contre, quand il y a vol, ou meurtre, ou agression, la propriété sert de cadre, de limite : je n’ai pas le droit de voler quoi ? La propriété d’autrui. Je n’ai pas le droit d’initier la violence envers quoi ? La propriété d’autrui.

La propriété n’est donc pas le fondement de la morale, mais ce qui permet de la matérialiser. On voit à ce genre de nuance combien notre « ami » maîtrise le sujet.

hoppe

Keskidi ?

Sujets de société

Vient ensuite une forme de regret, une jalousie peut-être, quant à l’universalité, à la portée de la philosophie libertarienne :

« Tous les sujets de société peuvent être tranchés de ce seul point de vue : commerce, écologie, corruption, spéculation, immigration, avortement, adoption, droits des animaux, etc. La logique est implacable et aboutit à des prises de positions radicales et révolutionnaires par rapport à l’ordre établi. »

En effet. Les positions sont radicales et « révolutionnaires », il est vrai. Mais à la formulation, on dirait que c’est un défaut : quelle serait la raison et la nature de ce défaut ? Bien sûr qu’il faut contester l’ordre établi, bien sûr qu’il faut être radical : cherche-t-on la liberté, ou cherche-t-on quelque compromis avec le pouvoir ? La liberté est une idée radicale quand on regarde le monde actuel, évidemment. Et alors ?

« L’extrême pouvoir de séduction de cette théorie auprès de la jeunesse réside dans sa défense systématique d’un principe de non-agression et de non-violence à l’encontre des autres. Le consentement et l’échange volontaire y sont absolument centraux. Rien ne doit être imposé à l’individu venant de « la société ». »

À nouveau, on a plaisir à constater que ACD a ici bien compris ce que les libertariens affirment pour être ce qui fait la liberté, notre liberté. On sent bien qu’il n’est pas en accord, ce qui indique qu’il n’a pas assimilé ces principes, et il nous donne effectivement un aperçu de ses raisons juste après :

« Finies donc les grandes interrogations sur la fondation de la morale en raison, cette quête incessante qui a épuisé des centaines de philosophes, de Platon, à John Rawls en passant par Kant, Jeremy Bentham, John Stuart Mill, etc. »

Tout d’abord, il se confirme que ACD ne fait pas la séparation pourtant nette entre propriété, droit et morale. Il vient chercher un argument en lien avec la morale, alors que son sujet est la propriété privée. Il est de plus intéressant de constater que les philosophes les plus récents qu’il nous fait défiler sont systématiquement utilitaristes, ne sachant donc penser le monde hors d’un état. Donc, oui, ces gens-là ne sont que l’indice de leur vaine quête… et de la sienne…

« Les libertariens possèdent La Solution : est morale la propriété de son corps et tout ce qui en découle par le travail et l’échange volontaire. Et cette propriété, que l’on peut confondre avec la liberté, existe ex nihilo, avant et en dehors de toute reconnaissance par une institution. »

Bravo ! Il a compris ! Enfin, presque. La propriété n’est pas morale, on vient de le voir. L’échange volontaire l’est par contre, justement parce que volontaire – alors que son cher état est coercitif, donc immoral. Et la propriété n’est pas confondue avec la liberté : elle en marque les limites, les limites mutuelles entre ma liberté et la vôtre.

Quant à ergoter sur son « institution », je lui dirais que contrairement à ce qu’il imagine de manière étroite, il y a bien une foule d’institutions dans une société libre : l’ensemble des entreprises qui assurent le fonctionnement du droit ainsi formalisé et du régalien, confié au marché et au domaine commercial.

état

Non, l’état ne peut pas protéger la propriété en même temps qu’il nous taxe.

État garant de la propriété

Après nous avoir dévoilé ses confusions entre ces différents concepts, ACD nous affiche sa confusion quant au rôle de l’état. Il nous affirme ainsi :

« Dans ce modèle, il n’y a plus d’État garant de la propriété, chacun doit la défendre par ses propres moyens. Chaque individu adhère pour sa sécurité et pour la protection de ses biens à une agence de protection, qui est une entreprise comme les autres, soumise à la concurrence. »

Mais enfin Alain, l’état n’est pas le garant de la propriété, même dans la théorie classique. Le rôle de l’état est supposé d’assurer le régalien, c’est-à-dire la justice, la police et la défense – du moins nous dit-on. Certes, la justice s’exprime au regard du droit, et celui-ci au regard de la propriété, mais au quotidien, ce n’est pas l’état qui est le garant de ma propriété, ce sont les autres : en cas de vol de ma bicyclette, je vois mal l’état garantir qu’elle est bien à moi, et encore moins, hélas, m’aider à la retrouver et recouvrer.

De plus, on ne peut valablement omettre, si on est un libéral sincère, que si l’état était le garant de notre propriété, alors il ne pourrait en aucun cas nous exiger le moindre impôt, c’est-à-dire nous imposer des taxes, puisque par essence même ces impôts sont une agression et une violation de notre propriété. Il y a là une contradiction profonde qui met à mal, entre autres, cette conception « classique » du rôle de l’état.

Pour ce qui est des entreprises de sécurité, sa vision des choses est un peu simpliste, j’ai déjà écrit comment ça se passerait plus probablement, mais c’est plutôt du détail ici.

« Conséquences des postulats précédents : tout impôt est considéré par les libertariens comme du vol ce qui autorise des slogans simplistes et péremptoires tels que « l’impôt c’est le vol » ou « l’impôt est une spoliation légale ». »

Eh oui, on vient de le voir ! Et il est remarquable que l’auteur ne nous explique nulle part où il voit une contradiction quelconque dans cette logique. Bien sûr que l’impôt est du vol, puisque sa définition est strictement la même que l’extortion, qui n’est pas connue pour être un exemple de moralité et de respect de la propriété privée.

Pause…

Cet article est déjà long, je vais donc stopper ici, au moment où l’auteur passe des fondements théoriques à des questions plus généralement liées à son incompréhension de l’organisation sociale en société libre.

À suivre donc pour une seconde partie, ici...

 

Euclide