La rébellion

Face à l’épidémie de coronavirus, le gouvernement français a pris des mesures coercitives. Obligation de port du masque, interdiction d’aller au restaurant, confinement, attestation de sortie, etc. Un mouvement de contestation s’est fait jour. Il reprend l’argument de la liberté, jugeant les mesures gouvernementales liberticides. Tel Nicolas Bedos, qui appelle à « vivre coûte que coûte », en écho au « quoi qu’il en coûte » qui décida de tout.

Liberté collective

Ce mouvement est critiqué pour son attitude irresponsable. Ne pas respecter les ordres de l’état mettrait la collectivité en danger. C’est l’objet par exemple d’un article du Huffington Post, qui a pour particularité de distinguer entre une liberté « définie comme une absence de contraintes, d’obstacles « , qui serait de l’égoïsme, et une « liberté responsabilité ». L’article en appelle à Sartre :

« Afin de mieux comprendre en quoi la liberté, en société, ne peut se concevoir uniquement à travers un prisme individuel, on peut se tourner vers Sartre, qui distingue, comme l’explique auprès de Philomag le professeur de la New York University, François Noudelmann, « deux types de liberté: une liberté d’indépendance qui consiste à agir dans l’ignorance volontaire des circonstances, et la liberté de responsabilité, qui assume toutes les contraintes de la situation. »

« Pour Sartre, notamment, la liberté absolue va de pair avec la responsabilité absolue. C’est parce que l’homme est libre qu’il est responsable (…) nos actions et nos choix impactent les autres qui nous entourent, et c’est précisément parce que ces actions sont libres que nous devons répondre de leurs conséquences », abonde Mélissa Fox-Muraton, docteure en philosophie et chercheuse à l’ESC Clermont, dans une tribune sur Le HuffPost.

Vous l’aurez compris, la liberté est interactive et interindividuelle; elle va également de pair avec la responsabilité de nos actes. Être libre signifie être aussi responsable. Et c’est parce que nous sommes des êtres dotés de liberté qu’il nous incombe une responsabilité. En temps de crise, même si nous restons libres de respecter ou enfreindre les règles et lois, nous avons une responsabilité individuelle face à la crise sanitaire. »

timbré

Sartre, un timbré de la liberté ?

Liberté responsable

Ainsi, appliquée à l’épidémie du SARS-Cov-2, la liberté responsable consisterait à suivre les règles sanitaires édictées par le gouvernement. Aveuglément. Aller à l’encontre de ces consignes serait de l’égoïsme, car cela mettrait autrui en danger. On voit tout de suite l’anomalie dans ce raisonnement : on présuppose que les consignes gouvernementales sont « responsables ». On présuppose qu’elles sont utiles face à l’épidémie. De là découle le raisonnement que revendiquer la liberté de ne pas les respecter serait irresponsable. Mais le gouvernement est-il, peut-il être responsable, infaillible ?

Or, ce mouvement, bien que se revendiquant de la liberté, est avant tout un mouvement de contestation contre ces mesures gouvernementales, qu’il ne juge pas pertinentes. Tout ce raisonnement à propos d’une « liberté responsable » sert en fait à éviter tout débat sur la pertinence des mesures gouvernementales. Elles seraient acquises par principe, Sartre aurait réglé la question. Nous sommes en plein sophisme.

Cette rhétorique illustre bien le rapport à la liberté tel qu’il existe en France. La liberté est une valeur positive, légiférée. Elle est revendiquée telle. Mais la doctrine classique de la liberté, le libéralisme, où la liberté, négative, ne vient pas des lois, est conspuée, condamnée. On l’accuse de propager l’égoïsme, la domination des puissants sur les faibles, tous les défauts du monde. Mais, prudence, on ne saurait être aussi direct avec le mot liberté. Alors on invente des pseudo-théories pour dénoncer la liberté individuelle au nom de l’intérêt collectif.

Il y a deux notions dans cette critique de la liberté. Il y a la relation entre liberté et égoïsme, et par extension, la relation entre la liberté et la vie en collectivité. Puis, il y a la notion de responsabilité collective. Ou d’intérêt collectif. La liberté s’opposerait au collectif, à l’intérêt du collectif, de l’ensemble des individus, sauf à être « responsable ». Examinons ces notions.

égoïste

La liberté ferait de nous des égoïstes ?

Liberté et égoïsme

L’affirmation de Sartre, car on ne peut certes pas parler de raisonnement, sur la liberté est intéressante par son absurdité. Sartre oppose une liberté « d’indépendance », à une liberté « responsable ». Mais qui décide de ce qui est responsable ? Les affirmations de Sartre sont utilisées pour dénoncer ceux qui s’opposent aux consignes gouvernementales concernant le coronavirus. Donc, n’importe qui peut édicter ce qui doit être considéré comme une attitude responsable. Ce qui peut mener au totalitarisme. Nous avons donc une définition de la liberté qui peut mener au totalitarisme, car la notion de qui décide de ce qui est responsable est floue.

Il est nécessaire de faire preuve de plus de rigueur et de logique dans l’analyse. Qu’est-ce que la liberté ? C’est ce qu’il faut analyser en premier, avec rigueur et logique. La liberté, c’est un droit rattaché à chacun d’entre nous, à chaque individu sur la planète, et dans l’univers même. C’est ce que Benjamin Constant appelle un droit naturel. Il réside dans l’idée que chacun a le droit de faire ce qu’il veut de lui-même, et, conséquence logique, de ce qu’il possède. Il y a liberté d’action, d’opinion, d’expression. Elles en découlent, sont de même nature. Chacun est maître de sa vie.

Ne pas initier la violence

La conséquence de ce droit naturel, c’est que personne n’a le droit de me forcer à faire ou à accepter quoi que ce soit. Comme la liberté s’applique à chacun, personne n’a le droit de forcer autrui à faire ou à accepter quoi que ce soit. Tout le monde peut critiquer tout le monde, tout le monde peut maudire tout le monde, mais sans exercer de violence sur quiconque, car quiconque aussi a droit à la liberté : nous sommes tous le quiconque d’autrui. Enfin, si quelqu’un essaie d’imposer sa volonté à autrui, la légitime défense s’applique en réaction.

Donc, parce qu’individuelle, la liberté est celle de tous. Pour être reconnu libre, tout individu libre se doit de reconnaître la liberté d’autrui. Donc, déjà, l’idée que la liberté serait une personne imposant sa volonté à autrui, par pur égoïsme, est absurde. C’est parfaitement impossible dans une société libre. Ce serait en fait la dictature d’une personne. Cette idée se heurte au fait que chacun, et donc tout le monde, est libre. L’idée de liberté indépendante d’autrui est illogique. Sartre est illogique.
Si l’enfer c’est les autres, c’est pourtant de ces autres que vient ma liberté et que peut venir mon paradis.

Vrai vivre ensemble

La liberté étant celle de tous, elle implique des règles de vie en société. Le vivre ensemble. Ensemble, mais chacun à sa manière. On peut très bien décider de vivre en ermite. Mais dès que l’on vit en collectivité, du principe de liberté émergent des règles. Toutes ses règles sont logiques, sinon la liberté ne serait plus. Chacun est libre. Donc personne ne peut imposer quoi que ce soit à autrui. C’est-à-dire que personne ne peut faire œuvre de violence sur autrui. Ce qui ne signifie pas qu’on ne peut pas critiquer autrui. Tout comportement, même sexuel ou religieux, peut être critiqué. On peut très bien refuser de fréquenter quelqu’un en raison de son comportement, de ses opinions. Mais on ne peut pas exercer de violence sur autrui, sauf à se défendre de sa violence.

Ce qui signifie concrètement que si on veut obtenir quelque chose d’autrui, il faut négocier, pacifiquement. Il faut expliquer, convaincre, séduire. Mais jamais imposer. Ne rien imposer – opinion, mode de vie, religion, etc. – par la violence, quelle qu’elle soit, policière ou autre. Voilà comment « vivre ensemble ».

Dans une situation comme celle de l’épidémie de coronavirus, selon le droit à la liberté, chacun a le droit de se faire son opinion, et faire ses arbitrages, quant aux dangers qu’il fait courir à lui-même et aux autres, et inversement, comme chacun a le droit d’éviter ou non ceux qui ne portent pas le masque, chacun a le droit au sein de sa propriété d’exiger ou non le masque. L’évaluation d’une situation est laissée à l’appréciation de chacun, et chacun se doit de composer avec l’appréciation de ceux qu’il fréquente. Alors un intérêt général communément accepté peut émerger. Intérêt qui sera pour le coup véritablement général, puisque librement issu des comportements et des décisions de chacun.

Il n’y a donc aucune opposition entre la liberté et la vie en collectivité. La liberté, ce n’est pas l’égoïsme. On peut être égoïste, ne penser qu’à soi, mais la liberté implique de respecter des règles en collectivité. Le principe de liberté permet de dégager des règles de vie en collectivité, des règles qui s’appliquent logiquement entre des individus qui ne se connaissent pas, et qui même ne s’apprécient pas, et pourtant se respectent, sans que l’un n’impose sa loi à l’autre.

intérêt collectif

Qui représente et même connaît l’intérêt collectif ?

Liberté et intérêt collectif

Nous avons, par pure logique, démonté les errements de Sartre sur la liberté. Il n’y a pas plusieurs types de liberté, une liberté égoïste et une liberté responsable. Comme tout un chacun est libre, tout un chacun ne peut que tenir compte de la liberté d’autrui. Il s’ensuit des négociations continues entre tous et chacun pour déterminer et suivre les règles de vie en collectivité.

Pourtant, au nom de l’intérêt collectif, on cherche à nous imposer des règles, des comportements. On nous impose une vision du monde, on nous impose ce qui serait bien ou mal. Mais, qu’est-ce que pourrait être un intérêt collectif, ou une responsabilité collective, d’ailleurs ? Dans le cas de l’épidémie de coronavirus, nous voyons des opinions qui s’affrontent, chacune défendant sa vision de l’intérêt collectif. Le gouvernement impose la sienne en affirmant qu’il protège les populations, ce que contestent les opposants.

Il en est toujours ainsi. Chacun a son opinion sur ce qui doit être fait dans l’intérêt collectif. En démocratie, ces opinions s’affrontent. L’affrontement est violent parfois. C’est au nom de l’intérêt collectif que des extrémistes envahissent ce qu’ils appellent des « zones à défendre ». C’est au nom de l’intérêt collectif que les marxistes interdisent la liberté d’expression, envoient les contradicteurs dans des prisons ou des camps de concentrations, ou organisent des massacres de masse.

Intérêt collectif ?

Ce qui nous est présenté comme un intérêt collectif, comme une responsabilité collective, n’est rien d’autre qu’une opinion. C’est l’idée que se fait quelqu’un, ou un groupe de personnes, ou la direction d’un parti, ou un gouvernement, de ce qui est l’intérêt collectif. Sans voir, ou sans vouloir voir, qu’il y en a d’autres.

On rétorquera généralement que les dirigeants du pays sont élus, et qu’ils représentent donc l’intérêt collectif. Là encore, ce n’est qu’une affirmation qui ne tient pas face à la logique. D’ailleurs, on voit quantité de groupes, comme les extrémistes zadistes, qui tous prétendent défendre l’intérêt collectif, et certains médias peuvent aller dans leur sens. Même dans notre société très étatisée, l’intérêt collectif n’est pas revendiqué que par l’état, et même les médias peuvent contester que certaines idéologies relèvent de l’intérêt collectif.

Elus sans intérêt

Ensuite, qu’est-ce qu’une élection ? C’est un processus qui permet l’accession au pouvoir de personnes. Ces personnes vont-elles agir dans l’intérêt collectif ? Cela ne peut pas être démontré, et l’histoire tend à montrer le contraire. Déjà, elles se font élire en pratiquant le clientélisme, en faisant croire au plus grand nombre possible que leur politique leur apportera des bénéfices. Mais les autres ? Nous sommes loin de l’intérêt collectif. C’est même l’inverse : au mieux, une addition d’intérêts particuliers.

Et, une fois au pouvoir, ces personnes peuvent faire n’importe quoi. Par exemple, ne pas se préparer à une épidémie, alors que depuis au moins 2003 des rapports ont été rédigés pour expliquer les précautions à prendre. Par exemple, en confinant toute une population, favorisant ainsi les suicides, les divorces, mettant en péril l’éducation des enfants, dissuadant par le confinement les gens de se soigner. Où est l’intérêt général ? Il varie selon les opinions, la propagande.

Seule la liberté, c’est-à-dire le libéralisme, peut, éventuellement, permettre de dégager un intérêt collectif. Dans une société libre, chacun doit tenir compte de la liberté des autres. Il s’ensuit des négociations pour établir des rapports entre les gens. Des règles communes peuvent se diffuser, librement acceptées par tous. Ou pas. Mais, ce qui se diffuse librement, si c’est accepté par tous, est en l’occurrence l’expression d’un véritable intérêt collectif. Celui de cette libre négociation continue. S’il y a un intérêt collectif, il n’émerge que du libéralisme.

Covid

Le virus conduit-il au collectivisme, ou inversement ?

Libéralisme et collectivisme

Le libéralisme est couramment opposé au collectivisme. Nous venons pourtant de voir qu’un intérêt collectif ne pouvait émerger que du libéralisme. Mais que cet intérêt ne peut venir d’une obligation, d’une contrainte. Mais, dans ce cas, qu’est-ce que le collectivisme ?

Une action collective, c’est mener une action en commun. Ainsi, en sport collectif, une équipe est composée d’individus qui se sont rassemblés librement pour jouer ensemble, guidés par un objectif commun, la victoire dans le jeu. Dans ce sens, des individus qui s’associent pour créer une société, action collective, serait aussi une forme de collectivisme, puisqu’il s’agit de personnes qui se regroupent pour agir en commun.

Ce genre de propos, qui considère comme une forme de collectivisme la création d’une société de capitaux, va faire bondir ceux qui se revendiquent du collectivisme politique, et qui opposent libéralisme et collectivisme. Pourtant, que proposent ces pseudo-collectivistes ? Nous avons vu qu’il n’existait pas d’intérêt collectif, sauf, éventuellement dans une société libérale. Sinon, chacun, ou chaque groupe, défend sa vision étroite de l’intérêt collectif. Par conséquent, ces pseudo-collectivistes ne sont qu’un de ces groupes. Ils veulent imposer leur opinion aux autres. Ce qu’ils proposent, pour employer les bons mots, c’est du dirigisme, pas du collectivisme. Diriger, ce n’est pas agir collectivement.

Encore une fois, on rétorquera qu’un gouvernement élu représente l’intérêt collectif. Nous avons déjà débouté cet argument. Comme le fait qu’il n’y a pas que le gouvernement qui puisse revendiquer l’intérêt collectif. En fait, l’accession au pouvoir, dans nos régimes démocratiques, est devenu une compétition pour imposer ses opinions, ses règles de vie, à l’ensemble d’une population. Une compétition pour diriger, au sens propre, c’est-à-dire mener une politique dirigiste. Le vivre ensemble remplacé par un vivre en centres.

L’Ère du dirigisme

Des sophismes sont utilisés pour condamner la liberté, et imposer le dirigisme. Car c’est bien le dirigisme qu’on nous impose. Pour sembler « inclusif », on le pare des attributs du collectivisme, ce qu’il n’est pas, et d’un intérêt collectif qui n’existe pas, chacun ayant sa propre opinion de l’intérêt collectif. On condamne le libéralisme au nom du collectivisme, alors que le collectivisme n’est possible que dans le libéralisme.

C’est ainsi que l’on condamne ceux qui se rebellent contre les mesures gouvernementales prises au nom de la protection de la collectivité. Alors que ces mesures peuvent être considérées comme contraires à l’intérêt collectif. Mais la France n’aime pas la liberté, même si elle prétend le contraire. La France, du moins ceux qui parlent en son nom, préfère le dirigisme, et la coercition qui l’accompagne.

Jusqu’où ira cette route de la servitude ?

 

Artois & Euclide