Mon très cher Nord,

Tout d’abord, je te prie d’excuser ce long silence de ma part. Tu as dû t’inquiéter, et j’en suis navré et t’en demande pardon, car il m’importe de conserver et de renforcer entre nous ce lien que nos écrits tissent et développent. Rien ne justifie vraiment ce silence, sinon un emploi du temps ne m’ayant que peu laissé le loisir de revenir à la plume.

Cela posé, merci une fois encore pour ce plaisir de réflexion que chacune de tes lettres me procure. Me voici donc de nouveau à l’ouvrage, avec une foule d’idées et de questions provoquées par nos échanges épistolaires. Néanmoins, tu as raison, il va nous falloir « sortir de l’imbroglio » et j’entends m’y attacher de ce pas. Nous qui vivons dans la réalité savons fort bien qu’il y a une vie hors du « mythe », comme tu l’appelles à juste titre, et cette vie fort riche mérite que nous l’explorions à son tour, bien plus sans doute que tous les bonimenteurs qui ont provoqué notre étonnement.

Chute du mythe ?

Avant de m’aventurer à tenter de « sortir de l’imbroglio » donc, je voudrais rapidement résumer nos échanges et envisager la chute du Mythe, comme nous connûmes la chute du Mur. Je suis sans doute un doux rêveur, mais malgré la carapace que tu lui décris avec clairvoyance, comme le chirurgien la découperait de son scalpel, l’état qui nous résiste, s’oppose à nous et construit sa muraille pour s’en rendre invincible, l’état donc est sans nul doute un colosse qui craint nos lettres, notre clarté d’esprit et celle de nos semblables. Écrivons, lisons, toi, moi, nos lecteurs, écrivons et éclairons-nous tous encore, et bientôt cette carapace verra-t-elle des fissures s’ouvrir, croître et multiplier. Imaginer l’inverse serait à la fois irréalisme et renoncement. La chute du Mur se fit je crois ainsi : notre projet épistolaire n’est-il pas, en toute modestie certes, de contribuer à rendre le Mythe suffisamment visible aux yeux de tous pour qu’il devienne enfin ce prochain Mur dont la chute résonne avec notre liberté à tous ? Il me semble que ta lettre sur le Mythe, qui fut longue et riche d’arguments pour en démontrer la sophistication, portait en elle-même, par cette richesse même, la preuve que le besoin de défense de l’état mythique est grande, tant il va en réalité peu de soi et tant sont nombreux les talons d’Achille contrariant sa cuirasse. Face à la réalité du monde qu’il prétend remplacer, le Mythe doit bâtir un autre monde, avec sa pseudo-logique propre, dont la complexité finit donc par être comparable, voire allant toujours croissant puisqu’il lui faut pouvoir répondre à un nombre de questions et d’incohérences infiniment nouvelles. Ainsi donc, il est bien de nous ouvrir grands les yeux comme nous avons pu le faire, il est essentiel de nous rendre compte de l’ampleur du Colosse qui Rhodes, mais comme lui, vulgaire merveille iconique et idolâtre, la chute ne lui est pas impossible et il nous appartient par cette énergie que nous développons de nous faire tremblement de terre ou simple chiquenaude pour faire du Mythe un conte du passé.

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Le mythe devenu universel en Occident ?

Du mythe au logis

Et pour peut-être aider à faire tomber le mythe, je voudrais revenir au logis, si tu me permets d’oser ce mot. Ce que je voudrais coucher sur notre papier virtuel, ce sont quelques intuitions brumeuses de la manière dont je verrais volontiers notre petit coin de paradis libre s’organiser, s’articuler, se nouer entre nous tous qui, me semble-t-il, concevons la liberté comme le droit premier. Et pour cela, je voudrais tout d’abord revenir sur Rousseau et son célèbre « contrat social ». Car ne nous y trompons pas, si l’idée a traversé les âges, eu tant d’écho et tant marqué les esprits, c’est sans doute qu’elle n’est pas totalement dénuée d’intérêt, même si, clairement, elle a fait preuve de nombreux travers, aux sombres conséquences, hélas. Pour ma part, je retiens avant tout autre aspect cette idée même de contrat. Après tout, n’est-ce pas le contrat qui fonde toutes nos relations ? Regarde nos lettres, notre jeu d’écriture : ne me suis-je pas engagé envers toi pour consacrer de mon temps et de ma réflexion à cette libre correspondance, avec en retour, bien évidemment, ce plaisir et cette surprise à découvrir le produit de la tienne ? Tout en restant libre, c’est là une forme de contrat entre nous, sans aucun doute, même si d’aucun aura certainement envisagé les formes plus communes, plus formelles et plus juridiques de ce que le mot « contrat » recouvre et évoque. Le contrat porte, ne crois-tu pas ? ce potentiel d’équilibre entre raison et liberté, choix et contrainte, qui fonde l’entente et la paix et éloigne l’arbitraire. Ainsi donc, il m’est plaisant de prendre comme perspective à la chute du mythe le retour que nous pourrions décider, chacun de nous à son échelle, de sortir de ses chimères et fausses promesses par la reconstruction de notre proximité sociale, de nos rapports aux autres qui nous importent, grâce à un contrat social qui serait digne de ce nom.

Social, trop social, ou pas assez ?

Mais justement, le cher Jean-Jacques, en qualifiant son concept de « social », n’a pas su voir la portée de ce choix dans les esprits – je veux croire qu’il ne commit pas une telle erreur à dessein, et d’ailleurs, qu’en penses-tu toi-même ? Je suppose qu’il souhaitait simplement souligner l’objet, la cible du discours, qu’il ne s’agissait pour lui que d’éclairer combien le contrat avait la capacité à fonder l’organisation sociale tout entière, et c’est bien cette même conviction qui motive ma propre démarche. Pourtant, hélas, par cette adjonction d’une épithète finalement inutile, car tout contrat est forcément à caractère social par nature, il laissait filer le sentiment inverse, celui qui donne au lecteur à percevoir que précisément, pour Rousseau le contrat ne serait pas automatiquement « social ». Or qu’est-ce donc que signer, ou passer un contrat entre nous sinon convenir, et cela devant la société que nous faisons juge, d’une organisation sociale dont nous serions les parties prenantes ? Ainsi, lorsque nous nous inscrivons à un club, une association, ladite inscription n’est autre qu’un contrat que nous acceptons et qui contribue à nous fondre au sein de l’organisation sociale, à la prolonger par notre participation, à enrichir l’immense nœud gordien mais vivant des relations sociales de quelques boucles supplémentaires qui affirment notre existence. Rousseau n’aurait-il donc pas su voir cette réalité, ce rôle du contrat au point de devoir élaborer ce jeu complexe d’institutions qui portent sa patte mais qui ont éloigné l’outil, dans sa pensée du moins, de tout caractère réellement « social » ? Crois-tu que ma réflexion sorte ici de ce qu’il est raisonnable d’imaginer de la sienne ?

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Le contrat « social », trop social…

Contrat de confiance

Tu l’auras deviné, j’en suis sûr, ne te connaissant que trop bien, j’ai un second reproche à faire au célèbre penseur, celui qui consiste à rappeler que son contrat social, pour mériter pleinement cette qualité, devrait se matérialiser par un acte, une signature, un écrit, une main serrée, bref un accord. Accord dont justement il fait l’économie, sans doute sur le prétexte qu’un président de république ou autre édile à l’agenda de ministre ne saurait passer son temps à signer son mandat individuellement avec chacun de ses électeurs et néanmoins concitoyens. Tu conviendras avec moi que voilà bien le pire des drames, où un beau concept bâti sur tant de beaux principes, dont la pratique ferait – illusion ? – de la politique une dimension pleine et entière de ce nœud social que j’évoquais à l’instant, finit foulé aux pieds par le déni de l’acte qui pourtant seul peut lui donner la substance qu’il prétend porter. Et après tout ce beau discours, nous voici à devoir nous passer de contrat – quelle ironie ! À défaut de contrat, nous voilà embarqués à substituer la confiance, ou le mythe plutôt me rappelleras-tu, qui sert exactement à nous insuffler cette aveugle confiance en l’état qui caractérise notre société. Paradoxe magnifique du système, car une amie me soulignait avec raison que si nous envisagions de contracter formellement avec l’état, avec ce « social » qui lui sert de masque, c’est justement parce que n’étions pas sûrs de pouvoir lui accorder notre confiance.

Us, coutumes et conventions

Mais je m’étends sur ce faux contrat social qui nous vient du genevois, et je crois que la digression n’était pas injustifiée, quand mon sujet était d’en apporter ma propre conception, pour y appeler ta critique. Ainsi, tu l’auras deviné, et me connaissant bien tu as déjà j’en suis sûr anticipé la voie que je compte prendre, dans ma conception j’accorde au véritable « contrat social » une importance capitale dans le tissage fil à fil de notre société libre, hier et surtout demain. Mais je commencerai avant tout par tenter de le baptiser sans toute cette équivoque : que penses-tu ainsi de « convention » ? Une convention est bien ce que nous convenons ensemble de faire, de respecter, de suivre. Elle traite des usages, des bonnes manières, des choses à faire et à ne pas faire. On parle de convention bien au-delà d’un projet particulier que nous aurions toi et moi, aujourd’hui, et qui demain ne serait plus. Les conventions durent quand les contrats vont, viennent, se signent puis se clôturent. L’esprit du contrat est bien ce qui me semble correspondre à l’engagement mutuel qui est le nôtre quand nous choisissons de vivre ensemble au sein d’une localité, d’un territoire ou même au sein d’une entreprise. Mais les termes concrets ne sont guère de même nature, me semble-t-il. On aura plus à cœur d’exiger de nos concitoyens – ou faut-il parler de nos « convenus » ? –  qu’ils respectent la propriété d’autrui, qu’ils se montrent en toute occasion de la plus fine des politesse, ou que leur tenue soit en tout point digne et présentable – ou que sais-je encore. Ainsi, ce contrat devenu convention marquerait à la fois la reconnaissance et le respect de chaque signataire par ses pairs « convenus », d’un côté, et l’appartenance et l’engagement personnel envers une « société » explicitement choisie, de l’autre. Nous serions alors bien, je crois, dans l’esprit d’un contrat à vocation sociale, avec cependant cette nuance de taille d’une symétrie bien plus prononcée entre les engagements de chaque personne et ceux de l’institution objet de ladite convention – et qui en résulte.

Territoire et institution

Bien sûr, une telle convention signée entre nous ne suffirait pas à elle seule à assurer que nos conventions ainsi convenues se verraient automatiquement appliquées par tous et chacun. Encore faudrait-il que là où toi et moi vivons, ou choisissons de prendre domicile, en supposant que tu me ferais ainsi l’honneur de compter parmi mes concitoyens directs, encore faudrait-il donc que cette convention soit respectée par tous ; c’est-à-dire qu’au sortir de chez soi, dans la rue et partout dans les commerces, les gens rencontrés en aient également adopté les termes. Quel serait l’intérêt sinon d’une telle convention sociale si la société civile qui fait notre réalité physique n’en a pas fait son institution fondamentale ? À cet égard, j’avais eu vent il y a quelque temps d’un concept qui paraissait fort original et intéressant, la « panarchie » je crois, issue des réflexions d’un certain Paul Emile de Puydt. Selon ce que j’en ai retenu, cet auteur développerait des concepts proches de ceux de cette lettre, mais en imaginant qu’en un même endroit chacun pourrait s’affilier à un « gouvernement » de son choix et de ses goûts, conduisant ainsi à un kaléidoscope d’obligations et de droits suivant les allées et venues des foules. J’avoue avoir quelque difficulté avec cette panarchie, car elle ne me permet guère de me rassurer face à un inconnu dont je ne pourrais alors que difficilement deviner à quels us et coutumes ou pire à quelles règles de droit il adhère – et j’imagine de même sa propre difficulté inverse à mon égard. Non, décidément, j’ai peine à croire que notre belle « convention » ne serait pas mieux instituée sur un territoire où elle servirait de référence universelle et surtout unique. Un peu comme la constitution chère au cœur de certains, mais à la différence, comme on l’a vu, que je ne connais aucune constitution faisant l’objet de la signature et de l’engagement explicite des citoyens concernés. Et donc sur ce territoire doté de notre convention, nous n’aurions plus qu’à vaquer à nos affaires, librement, pour modestement contribuer à la prospérité générale. Bien sûr, en cas de désaccord devant sa réalité pratique, nous pourrions librement nous désengager, quitter la convention, mais ce serait alors pour aller vers un autre territoire, proche peut-être, proposant une convention plus à nos goûts.

panarchie

La panarchie, vision d’un libre futur ?

dynamiter le mythe

Contrat social mué en convention, convention adoptée par tous sur un territoire en guise de contrat ou de constitution, voilà ce qui m’est venu à l’esprit en réaction au mythe étatique de ta lettre et que je souhaitais partager avec toi pour interpeller ta réaction. C’est très vraisemblablement une illusion, ou une voie laborieuse et improbable, car elle pourra être longue à suivre et nécessitera l’adhésion de bien d’autres que nos deux maigres volontés modestes et isolées. Mais ne penses-tu pas que tout pas dans une telle direction, voire le seul fait d’insuffler cette direction, cette inspiration, peut être de nature à fissurer le Mythe ?

Me voilà à la fin de cette lettre devenue une espèce d’exposé ou d’essai politique d’humble facture, il n’est que temps de te l’adresser et de ne pas prolonger ton attente ni user de ton immense patience. Déjà j’imagine les fils de ta réponse, qui sera forcément riche et surprenante. Reçois, cher Nord, l’expression sincère de tous mes meilleurs sentiments, et hâte-toi…

 

Euclide