Trois ans, et après ?

Le Liberland a fêté en avril dernier ses trois ans d’existence. Pour ceux qui ne connaissent pas encore le Liberland, il s’agit d’un micropays dans les Balkans, en partie reconnu par plusieurs pays, auto-proclamé par son « Président » sur un territoire situé sur la rive ouest du Danube, entre la Serbie et la Croatie. Vít Jedlička, son « Président », a su profiter d’un trou juridique dans la définition de la frontière entre les deux pays dans cette région pour y poser son drapeau et revendiquer ces 7 Km2. Son ambition annoncée depuis le début est d’en faire une terre libre.

C’est indéniablement un des projets les plus en vue au sein de la communauté libertarienne mondiale. Cette initiative a créé tout un mouvement et un « buzz », voyant poindre l’avènement d’un nouveau havre de paix et de liberté au milieu même de la vieille Europe trop démocratisante. Un indice de cet engouement vient du trafic sur le site web du « pays » et du flot continu de donations venant littéralement de toute la planète. Des libéraux en nombre grandissant croient en ce projet et souhaitent y participer – et par exemple, il existe une ambassade du Liberland en France, comme désormais dans plusieurs pays. Ce succès est réel et doit être félicité et souligné. De plus, de nombreuses actions ont été menées, la plupart visibles via le site web. Pour d’autres, tels les « merits », sur lesquels je reviendrai, les choses sont cependant moins claires.

De plus, moi qui suis un fervent défenseur de l’idée du retour à notre liberté par la voie de la sécession et de la décentralisation, je ne peux que vivement féliciter et me réjouir de cette initiative, ce flair de la part de Vít Jedlička.

Liberland

Vít Jedlička crée le Liberland et y pose drapeau.

Potentiel du Liberland

Vít Jedlicka’s a donc réussi à intriguer, à attirer et à poser les bases du Liberland pour lui donner son potentiel, qu’il lui faut désormais exploiter pleinement. Et ces trois premières années maintenant passées, je dois dire que, pour ma part, et je pense ne pas être le seul à le penser, il n’est pas parfaitement clair pour moi vers où se dirigent le Liberland et son Président.

Ainsi, et depuis plusieurs mois, on le voit publier de nombreuses photos de ses voyages de part monde, chose qui serait des plus normales si ces photos n’étaient pas assez souvent la simple visite d’un obscur restaurant ou celle d’une de ses balades en bateau sur le Danube, faute de mettre le pied sur ses terres.

Il me semble que le projet arrive à un point où la valeur de l’idée a été universellement reconnue, que ses supporters sont là, que sa viabilité a passé les premières craintes d’un possible coup de force des deux pays voisins et qu’il s’agit désormais de profiter de ces bases a priori solides pour passer à la phase suivante, que pour ma part j’imagine celle d’un véritable pays libertarien, basé donc sur les contrats et les affaires.

Hélas, je crains cependant que nous n’y soyons pas tout à fait. Même si je ne suis pas dans le secret des dieux ni dans la tête de Vít, les circonstances ont fait que j’ai une certaine connaissance de la manière dont il a conçu et conçoit son « affaire ». Pour développer mon analyse, je vais d’abord poser les enjeux que me semble affronter le Liberland, puis je proposerai différentes principes que je vois comme fondamentaux pour tout pays libertariens. Nous pourrons alors mesurer le chemin parcouru.

Micro-nation

« Il n’est jamais trop tard pour créer son propre pays. Nous avons besoin de plus de micro-nations telles que le Liberland partout dans le monde, pas d’un gouvernement mondial. » – Vít Jedlička.

Défis et Principes

On le voit par le flot de donations, mais pas seulement, il y a une véritable occasion de faire du développement un projet de et par le business, tout en gardant en ligne de mire la promesse d’en faire un vrai pays libre, potentiellement pour la foule des libertariens, promesse qui a fait son succès jusqu’ici. Ce point me semble important, car si l’évolution devait laisser penser que le projet final de Vít devait ne plus être celui-là, ce que j’ose ne pas ou ne plus exclure, alors on pourrait bien voir une grande frustration monter chez les libertariens et les donateurs en particulier.

Dans cet esprit, voici quelques idées ou principes de bon sens qui pourraient être suivis pour aller de l’avant. Certains comme la logique contractuelle sont valables pour tout pays libéral, d’autres comme la question du peuplement sont plus spécifiques.

Principes
  1. Pour que le Liberland perdure et se développe, du moins à son état actuel, le chemin des affaires et de l’intérêt mutuel des échanges est probablement le meilleur et le moins aléatoire. Autrement dit, le fondateur, et propriétaire (on reviendra sur ce point) devrait profiter des investissements « libéraux », tout autant que les « libéraux » venant investir devraient pouvoir profiter des caractéristiques uniques du Liberland. Oui, je pense au classique paradis fiscal, mais pas seulement.
  2. Il n’y a pas forcément besoin de faire du Liberland un pays « normal », c’est-à-dire où il y aurait une population installée sur place, pour en faire un succès et un symbole de la liberté, du moins pas pendant ses premières années.
    1. Dès que le territoire du Liberland est (ou sera ?) la pleine propriété d’une personne au moins, et que cette propriété est donc incontestée, cette propriété stable peut asseoir une chaîne concrète de contrats qui soient la base d’un business robuste et d’un plein développement.
    2. Sur cette propriété unique au début, une population pourra légitimement s’installer, soit en louant un terrain au propriétaire original, soit en lui achetant une fraction de sa terre. Un simple contrat suffira, avec des recours convenus par les deux parties.
    3. De même, le business et les entreprises peuvent être hébergés par le « pays » par le simple jeu d’un contrat ad hoc posant les arrangements entre les investisseurs et les entrepreneurs et le propriétaire du Liberland, celui-ci offrant, par exemple, sa propriété comme espace défiscalisé (ou pas) et comme base de services d’arbitrage.
  3. Habiter la terre ou monter une affaire au Liberland ne sont que deux des exemples possibles de business models que le Liberland peut mettre en place et en avant pour attirer les intérêts et se développer. Bien d’autres sont imaginables et verront peut-être le jour. Ce qui importe surtout :
    1. Que les affaires entre le Liberland et les personnes ou entreprises se matérialisent via une chaîne de contrats mutuellement bénéfiques qui reflètent, soient cohérents avec le business case sous-jacent du territoire lui-même.
    2. Pour les affaires, il convient que le Liberland assure une liberté d’entreprise et une sécurité de ses / ces contrats comme un juste service lui donnant droit à une – logique – compensation monétaire.
    3. Dans ce cadre, et à cette fin, les personnes ou entreprises contractant avec le Liberland en accepteront les termes et conditions générales, lesquelles conditions apportent justement la garantie contractuelle faisant la valeur du Liberland.
  4. Avec le temps et l’expérience, et la concurrence – qui sait ? – le ou les business models et conditions générales pourront évoluer, s’améliorer, voire se diversifier, sous pilotage du « Liberland Leardership », i.e. Vít lui-même, avec publication pour le public en général et donc pour les entrepreneurs.

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    Chez soi au Liberland, demain ? Peu probable….

Risques & Considérations

Ce schéma général, simple mais crucial à terme, repose sur quelques hypothèses et choix fondamentaux :

  1. Bien qu’il ne faille pas exclure l’installation d’une population sur le territoire à terme, il y a plusieurs avantages à ne surtout pas chercher à le faire pendant cette première période de stabilisation et de crédibilisation :
    1. Pas de population signifie pas de besoin de sécurité physique sur place (police, défense).
    2. Pas ou peu de risque de voir des conflits avec les deux pays voisins suite au besoin probable qu’auraient ses populations – ou a contrario les leurs – de franchir fréquemment les frontières.
  2. L’idée consiste à se focaliser en premier sur la communication et sur obtenir une crédibilité suffisante de la part d’un nombre croisant d’influenceurs – célébrités, pays, populations, donateurs, entreprises, VIPs divers, libertariens, etc. Cette crédibilité doit permettre notamment de convaincre Croatie et Serbie de laisser le Liberland tranquille, voire même de convaincre ses élites d’y prendre des intérêts, facteur important de pacification.
  3. Une fois que le nouveau pays aura assez d’influence, et donc le propriétaire confirmé dans son statut, il sera peut-être temps d’envisager la phase d’installation in situ.

Rôle du Président

Dans une telle optique, hypothétique mais j’espère assez lucide et réaliste, et pour revenir à notre sujet de départ, quel serait le rôle du « Liberland Leadership » (ou « LL »), i.e. du Président Vít ?

Pour ma part, je pense que dans une vision de ce type pour le Liberland, basée sur les principes plus haut, le rôle du « LL »  (qu’il soit un « président » ou un roi ou un prince ou autre), est double, c’est-à-dire avant tout d’être le propriétaire reconnu d’un endroit lui-même largement reconnu comme le symbole et le garant d’une grande liberté. Cela peut se détailler ainsi :

  1. Assurer une stabilité juridique et légale, de qualité reconnue, et dont la liberté fait la réputation et l’attrait ;
  2. Afin d’attirer et de mériter la confiance d’un « pays » (terme abstrait ici) essentiellement, voire exclusivement entrepreneurial, où personnes comme entreprises peuvent compter sur l’environnement d’une société contractuelle privée libertarienne solide ;
  3. Le rôle et l’engagement du « LL » comme pilier de cette liberté du Liberland serait écrit, signé et largement communiqué ;
  4. À l’extérieur, à l’étranger donc, ce rôle serait d’assurer une reconnaissance large et pacifique par les instances les plus vastes de l’existence pacifique et légitime du Liberland et de ses parties prenantes (j’évite volontairement de parler de « citoyens ») ;
  5. En interne, son rôle serait de définir, puis opérer la gouvernance et le système contractuel, la « constitution » en fait, assurant que quiconque contractant avec lui bénéficiera de la liberté qui résulte de ces fondamentaux.

Un point rapide sur mon commentaire sur les « citoyens », sachant que Vít distribue déjà des passeports. Personnellement, je ne suis pas sûr de l’intérêt réel à ce stade, à part le côté « collector ». À ce jour, personne ne peut habiter sur place, donc personne ne peut vraiment passer la frontière. Demain, cela peut certes changer. Mais dans un monde libre, ce n’est pas le passeport qui donne droit de s’installer, mais la signature d’un contrat. Cela rend un passeport surtout symbolique. Bien sûr, il permettrait de rendre ou renier sa citoyenneté actuelle, ce qui pourra en effet être un moyen de fuir les impôts français par exemple. Mais pour cela il faudra que tous les pays ou presque reconnaissent cette nouvelle citoyenneté. Et pour le coup, nous en sommes très loin.

Que voit-on ? Pas grand chose.

Après tous ces exposés et éléments théoriques, que conclure quant à la réalité que nous montre notre Président préféré ?

Beaucoup de choses se passent, indiscutablement. Une constitution provisoire est rédigée, mais elle tarde à être adoptée, car le pays lui-même n’est pas encore vraiment au stade de maturité où elle devient essentielle. De plus, elle n’est pas construite selon les principes libertariens, mais sur les principes « libéraux classiques » d’une société non-contractuelle. Elle est donc assez critiquée. Par ailleurs, des projets se montent, beaucoup dans les technologies, par exemple une « blockchain » dont pour ma part la finalité m’échappe.

On voit aussi beaucoup le Président se déplacer. J’ose même dire que nous sommes plusieurs à penser que le Liberland est une excellente agence de voyage et de loisir pour son principal personnage, ce qui est son droit absolu.

Mais pour ma part, je ne vois aucun progrès sur les points essentiels évoqués ici, et surtout, aucune communication claire allant dans le sens d’une volonté concrète de les faire avancer. On fait de la promo, on parle, on promeut la liberté et le drapeau, on fait sûrement plein de business, mais de « chemin vers la non-servitude », je ne vois point.

Alors, très tristement, je crains que parmi les libertariens et avant longtemps, le prochain slogan de ce beau projet devienne « Liberland is no future ». Je souhaite vraiment me tromper. Et je me rends compte que le chemin est difficile et que Vít fait preuve d’un grand culot et d’un grand courage depuis le début.

Mais il demeure, je persiste. For Liberty, Liberland may need another Future.

 

Euclide